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mercredi 11 janvier 2012

184. Reset - Le voile de lumière - Joël Champetier

Un homme s’éveille. Il a perdu la mémoire. Il ne se rappelle de rien. Il regarde autour de lui, tout est nouveau à ses yeux. L’amnésie est en profondeur. Bientôt Jean-Pierre (car c’est ainsi qu’il se prénomme) rencontre d’autres survivants du grand Voile de lumière qui a oblitéré le passé de tous et chacun. Ils seront pris en charge par des êtres venus d’une autre planète qui les guideront sur la voie du salut.

La première partie de ce roman est plutôt bien faite. Elle raconte le retour à la conscience de Jean-Pierre et des autres habitants de la région de Saint-Tite qui retrouvent peu à peu quelques effets de souvenirs éthérés, souvent liés au corps, au mouvement… Cette mise en place de la mémoire physique est traitée avec intelligence, même si elle est forcément répétitive.

Pourtant, aidés en cela par des extra-terrestres dont on ne sait s’ils ont eux-mêmes à l’origine du cataclysme ou s’ils viennent en aide par altruisme aux victimes, les gens doivent reformés des familles qui ne sont pas les leurs, habités des maisons qui ne leur appartiennent pas, vivre une vie selon un  rythme et des cadences qui leur sont étrangères ; ce sont des réfugiés amnésiques que leurs bienfaiteurs tentent de rediriger vers une vie dite normale.

La seconde partie, la plus longue, marque le retour à la domesticité et pousse un peu plus en profondeur le processus d’apprentissage de la vie commune et communautaire, ainsi que la ré-acquisition personnelle des souvenirs – Jean-Pierre se rappelle par bribes avoir eu une relation tumultueuse avec une femme dans sa  « vie d’avant », le Voile de lumière n’a donc pas tout ravagé. Les extra-terrestres sont extrêmement présents dans cette nouvelle vie, ils contrôlent tout et font peu confiance aux indigènes. Leur aide semble procédée d’un mystérieux projet relevant de quelque chose de plus vaste que la simple mansuétude. Assez vite, une sourde méfiance s’installe entre les villageois et leurs guides.

Malheureusement, cette seconde partie s’étire longuement. Elle devient même ennuyeuse à force de répétitions, du moins jusqu’à ce qu’apparaisse un groupe d’individus qui ont gardé toute leur mémoire. Ce sont des rescapés qui ont échappé au Voile de lumière parce qu’ils travaillaient dans les mines et n’ont pas été affecté par le reset général.  Ils proposent le renversement des forces extra-terrestres. Ce sont alors les meilleurs moments du roman que cette analyse politique des jeux de pouvoirs entre les rebelles et les rescapés qu’ils tentent d’aider. Il y a quelque chose qui rappelle immanquablement le formidable roman de Robert Merle, Malevil, qui traitait aussi de la vie post-cataclysmique et de la politique appliquée aux petits groupes de survivants. Champetier se révèle un romancier particulièrement doué dans ce passage qui aurait pu être aride ou maladroit. Les divers liens de confiance ou de méfiance se nouent et se défont avec intelligence et clarté.

Si la première partie est plutôt introspective, et la deuxième domestique et politique, la troisième est entièrement tournée vers l’action. La rébellion débute. Les insurgés contre les extra-terrestres. Je n’en dis pas plus, ce sera au lecteur de voir comment les choses se jouent.

Cependant, le dénouement est décevant : mené tambour battant, il m’a quand même semblé précipité et la réaction des extra-terrestres m’est apparue vraiment peu crédible. Pour des gens qui ont traversé la galaxie, le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils manquent de ténacité.

En bref, Reset un roman correctement fait à partir d’un canevas qui ne s’élève que rarement au-delà de l’anodin et du banal. Décevante parce que convenue et sans surprise, la fin tue le roman et le ramène à un honnête épisode d’une télé-série comme V ou Eureka, par exemple. Et, comme ces séries, tout ça demeure à la fin assez facilement oubliable.

Cote 6 / 10


Reset – Le voile de lumière
Joël Champetier
Àlire 2010
306 pages
14,95 $


Ce commentaire est initialement paru dans le 29e numéro de Brins d'éternité. J'ajouterais ceci : de mémoire, il me semble qu'il y a dans ce roman un nombre déconcertant de noms et de prénoms qui renvoient à des personnalités connues de la sffq ? Suis-je fou ?

vendredi 30 septembre 2011

Menoum menoum

Pour la rentrée littéraire quelques titres ont capté mon attention. Mon portefeuille est très
cool par rapport à ça.
  • Noir Azur - Dave Côté
  • Agonies - Ariane Gélinas, Pierre-Luc Lafrance et Jonathan Reynolds
  • Partir de rien - Maude Nepveu-Villeneuve
  • À deux pas de chez elle - François Gravel
  • Stigmates et BBQ - Stéphane Dompierre
  • L'Homme de la Saskatchewan - Jacques Poulin
  • La Tendresse attendra - Matthieu Simard
  • L'Infortune des bien nantis - Maxime Houde
✓ = commandé ou déjà acheté !

Le pire, c'est que j'en oublie peut-être. Reste à me souhaiter un automne frisquet pour lire bien au chaud à la maison.

jeudi 29 septembre 2011

182. Brins d'éternité n° 30

Pour son trentième numéro, Brins d'éternité offre cinq fictions, dont une reprise.

Le masque de Daniel Sernine. Dernière de sa tribu, Agathe est une jeune Amérindienne qui a épousé un Blanc. Un chêne séculaire aux propriétés mystérieuses croit sur le lot convoité où ils habitent... Voilà une nouvelle typique de la première époque de l'auteur : vocabulaire précis, voire précieux, rythme lent, très forte création d'atmosphère, enracinement dans l'ici et l'autrefois... Ça reste quand même un peu longuet. Il faut applaudir l'effort de la direction de Brins de ressusciter un texte que les lecteurs de la nouvelle génération ne peuvent pas avoir connu. Ça pourrait devenir l'amorce d'une tradition, tiens, pourquoi pas. 6,5 / 10

Escale à Kama de Meddy Ligner. L'équipage de la mission d'exploration sur Korolev VII rencontre un peuple un peu déconcertant et doit faire face à une rage de dents inexplicable... Ouin, c'est correctement écrit, avec de multiples points de vue, mais l'incessante passion érotique d'un humain pour une phorcybde est une couleuvre que ce lecteur-ci a été incapable d'avaler; et comme il s'agit du ressort primordial de ce texte, il y a déception à l'arrivée. 4 / 10

Le chat de Tchernobyl de Jean-Pierre Laigle. En visite à Tchernobyl, un auteur de sf se prend de pitié pour un chat vivant dans cet enfer radioactif et le ramène à la « civilisation » dans une ville voisine. De retour dans son pays, l'auteur est assailli par des rêves où il s'inquiète du destin de ce chat... Si ce n'était de la toute dernière phrase - trop explicative et moralisante - de cette nouvelle, le Chat de Tchernobyl serait une nouvelle extraordinaire. J'ai tout aimé : le ton laconique, les descriptions, ce chat mystérieux, la gravité du propos, tout, tout, tout, ou presque. Mais j'avoue un préjugé favorable dès le départ : la Russie et les chats sont deux de mes passions. 7,5 / 10

Tronçonneuses et viscères d'Alamo St-Jean. Cherchant à trouver les meilleurs combattants
pour renforcer leur armée de guerre, deux Hlululalou-Kmumpfs enlèvent des humains pour les mettre à l'essai dans une espèce de Survivor galactique assez sanglant... L'auteur propose un  texte plein de verve et de viscères. La langue est verte, l'hémoglobine rouge. J'ai rigolé lors de l'infortune finale des deux extraterrestres, bien amenée. Ça ne plaira pas à tout le monde, mais à moi, oui, ça a plu. 6,5 / 10

Comme le vent qui s'écoule entre nos doigts de Pierre-Luc Lafrance. La dernière nuit du narrateur à Reykjavík se vit en compagnie d'individus, disons, particuliers. Une rencontre qui marquera sa vie... Lafrance est un génie du titre. Cette histoire qui commence par une fermeture et se termine par une ouverture est un modèle d'équilibre entre la tristesse de ce qui finit et la joie de ce qui débute. Un très, très gros coup de coeur.   8 / 10

Le numéro est complétée par une revue de quelques films  projetés au festival Fantasia, et deux articles asssez pointus sur des auteurs fantastiques : Ann Radcliffe et Edgar Poe.

En somme, un excellent numéro intergénérationnel (ha !). Félicitations à la direction de Brins.

Cote 7 / 10

Je ne sais pas qui a pondu la publicité au dos de couverture pour la Suite du temps de Sernine. Le gag est vraiment bien, félicitations à celui ou celle qui en a eu l'idée !

vendredi 29 juillet 2011

180. Valis - Philip K. Dick

*Normalement le commentaire suivant n'aurait dû apparaître que sur mon autre blogue, Vieilles crudités, consacré aux livres que j'ai lus et commentés en privé il y a bien longtemps. Mais voilà, je fais ici une petite entorse à la règle. Je considère Valis comme un des plus importants romans que j'aie lu, à mon avis le meilleur de Philip Dick. Valis est un objet curieux, un singulier ratage littéraire et pourtant une des plus grandes œuvres de la fin du XXe siècle.*

En février et mars 1974, Philip Dick a été l'objet d'une série de visions mystiques. Pendant les huit dernières années de son existence, il va tenter — dans son Exégèse — de comprendre ce de quoi il a été victime; pourtant, jamais, il ne mettra en doute la réalité de ce qui lui est arrivé.

Cette période se manifeste aussi par une relative stérilité littéraire. Dick n'écrira dans cette période que Valis, The Divine Invasion et The Transmigration of Timothy Archer. Les trois livres portent directement sur son expérience du 2-3-74 (comme il se plaisait à l'écrire).

Valis est le premier livre écrit par l'auteur après cette expérience. Il tente de répondre aux questions suivantes : Comment être sûr que ce qui nous a touché relève du divin, de l'ordinaire, ou encore de l'extraterrestre ? Comment prouver que l'on est pas fou ? Enfin, comment peut-on valider une expérience pareille ?

Valis est l'histoire de Horselover Fat, l'alter ego de Dick (en grec, Philip signifie celui qui aime les chevaux, et Dick en allemand veut dire gras), frappé lui aussi par une série de visions en février et mars 74 et qui va chercher à y mettre de l'ordre. Suite à ses visions, Fat souffre d'anamnésie (qui est l'incapacité d'oublier). L'accompagnent dans son odyssée, Kevin le sceptique à l'humour grinçant, David le chrétien convaincu, et Phil Dick l'écrivain de SF qui trouve Fat sympathique et fou à lier.

Horselover Fat soumettra son expérience à une série d'interprétations. La quête de Fat est de valider les visions qu'il a eues, de les ancrer dans la réalité. Il interprétera la réalité, y guettant les signes simples et minuscules qui donneront un éclairage significatif à son expérience.

Le roman, autrement, est irracontable. C'est pourtant un livre glorieux, inoubliable et douloureux. Horselover Fat discute longuement de subtilités théologiques avec ses copains. Il tombe amoureux de femmes souffrantes et dépressives (dans l'espoir qu'elles lui briseront le cœur en mourant du cancer ou en se suicidant — Fat a une faiblesse du côté masochiste du cœur) et il essaie de donner un sens à ses visions.

Kevin l'amène voir un film de SF de série B, Valis. C'est la révélation. Pour Fat, voilà le sens de ses visions. Une entité extrêmement vieille, Valis, l'a bombardé d'un rayon rose chargé d'informations qu'il ne peut oublier mais qui ne font pas de sens. D'où l'anamnésie. Mais le film permet d'agencer toutes les informations dans un système théorique sans faille. Valis étant une des représentations de Dieu, elle amène Fat à entrer en contact avec le créateur du film, le guitariste rock Eric Lampton dont la femme a donné naissance à une petite fille qui est, pour les initiés, la glorieuse réincarnation du Christ : Sophie — Hagia Sofia, sainte Sophie. Sophie, qui a deux ans, et qui tient des discussions théologiques avec Fat et ses amis permet à Phil Dick de résoudre ses contradictions : Fat disparaît donc de la surface de la Terre, il réintègre l'entité. Phil Dick et Kevin et David en sont bien heureux, eux qui jouait la comédie du dédoublement pour ne pas se le mettre à dos. (Dick compose cette scène-là avec une bonhommie sans pareille — on ne dira jamais assez de bien de l'humour dickien.) Mais Sophie sera tuée et Fat fera sa réapparition dans la vie de Dick. Fat, assis devant son téléviseur, y cherchera des signes intelligibles.

C'est un roman qui parle de rédemption, de la bonté humaine en tant que force rédemptrice, de la réalité qui n'est qu'apparence mais qui est tout ce que nous avons (la connaissance d'une volonté supérieure n'apporte pas de réponses réelles aux questions existentielles de notre réalité quotidienne puisque c'est la seule que nous avons). Un autre thème est la surinformation — avec son corollaire : l'incapacité de plus en plus grande qu'ont les individus à produire des synthèses à partir de ce bombardement informationnel. Et la sensation de perdre pied et de ne trouver aucun sens à ce qui, auparavant, en faisait.

Valis
Philip K Dick
1981, Bantam
édition originale 1981
227 pages,
incluant Tractates Cryptica Scriptura
lecture : janvier 93

vendredi 22 juillet 2011

179. Alibis n° 39

C'est sous une couverture très évocatrice de Laurine Spehner que s'ouvre le nouveau numéro d'Alibis. Il y a seulement quatre nouvelles, trois québécoises, dont une longue de Pierre-Luc-Lafrance.

Trois coups l'annoncent de Geneviève Blouin. Marie espionne un tortionnaire travaillant pour un pays ami. Mais la mission ne se déroule pas comme prévu et Marie se retrouve dans le pétrin... Quelle super chouette nouvelle. Violente, haletante, avec des personnages bien campés et une finale qui donne un petit frisson. Maîtrisée. Irréprochable. 7,5 / 10 (4)

L'otage de Geneviève Parent. Une femme dont l'identité ne nous est pas dévoilée est  retenue prisonnière par on ne sait quel groupe. Nous sommes peut-être en Amérique du Sud, mais rien n'est sûr. Le jour, elle travaille en compagnie d'autres otages, le soir, elle est souvent prise à partie pour des viols. Un jour les otages sont libérés. La femme retrouvera-t-elle vraiment la paix ?... Un texte à l'écriture soutenue, tournoyante, poétique, qui exige un effort certain du lecteur. L’atmosphère est privilégiée par rapport aux détails : on ne sait rien de ces gens, de ce pays, de ces terroristes. Ça crée un effet d'hallucination réussi, mais le texte est quand même longuet. 6,5 / 10 (4)

Tatouage de Peter Sellers. Un tatoueur tombe amoureux d'une jolie fille qu'il soupçonne de se faire battre par son chum. Une idée de vengeance fait son chemin dans la tête du tatoueur quand le chum vient dans sa boutique... Bonne idée et belle narration, Sellers est un pro. Malheureusement un détail cloche sérieusement (je vous laisse deviner lequel) et vient ruiner (pour moi en tous cas) cette histoire à la toute fin. Habile, mais y a de la triche. 5,5 / 10 (5)

Du viol comme d'une solution au mal de vivre de Pierre-Luc Lafrance. Ex-policier, maintenant détective privé, Tom Brousseau croise à nouveau le chemin de Jessy Lessard, un prédateur sexuel notoire, dans une sombre histoire de trip sexuel bizarre et banlieusard... Avec Tom Brousseau, Lafrance rend hommage aux hard-boilers américains, Mickey Spillane n'est pas loin, et il le fait avec son aisance habituelle. Car il faut bien avouer que Lafrance a une des plumes les plus agréables au pays, un style qui rappelle Champetier par sa précision, son efficacité et le naturel des dialogues. Cette novella est belle réussite, en dépit de quelques élisions pas nécessairement justifiées et de quelques répétitions scéniques, genre cette propension de Brousseau à vouloir étouffer les rires de ses interlocuteurs à coups de poing dans la gueule. Ce lecteur-ci en redemande (pas des coups de poings dans la gueule, on s'entend). 7 / 10 (4)

Le numéro se termine par un article sur les détectives des pays étrangers par le très érudit Norbert Spehner, l'homme qui a tout lu, qui signe aussi l'imperturbable Crime en vitrine, qu'il faut lire attentivement pour une bonne pinte de rigolade.

Un très bon  numéro. 7 / 10 (4)

jeudi 21 avril 2011

178. Opération Pieuvre - François Bélisle

Ça meurt à Frontenac, surtout des femmes. Les meurtres s'y produisent treize à la douzaine. Et pas moyen de trouver un motif ou un modus operandi. L'enquête piétine, la Sûreté nationale ne sait plus où donner de la tête. Désespéré, le maire crée un groupe tactique à la CSI. Il faut faire vite car les cadavres continuent de s'accumuler...

Pour un roman destiné aux 15 ans et plus, ou à des premiers lecteurs capables d'un certain effort, on peut dire que Bélisle ne leur ménage pas la tâche. Reprenant une structure avec laquelle il est très familier (voir la trilogie des Moufettes), c'est-à-dire de multiples points de vue qui font avancer l'histoire, l'auteur nous donne un suspense réussi au final assez surprenant.

Le rythme est trépidant, attachez vos tuques, ça ne laisse pas de répit au lecteur. Les dialogues sont subtils et naturels, parfois volontairement nébuleux (dans le sens qu'on ne saisit bien leur intérêt que lorsque la fin est dévoilée), les personnages bien caractérisés. Tout ça dans une langue sans effets inutiles. Comme il s'agit d'un roman pour ados, il faut faire avec des descriptions minimales ou inexistantes et quelques raccourcis un peu trop elliptiques. Mais en dépit de ce bémol, je pense que le lecteur va y trouver son plaisir; et à 5 dollars, c'est une drôle d'aubaine.

Sincèrement, je crois que Bélisle est dû pour nous pondre un polar pour adultes, il en est là.

Cote 7 / 10
Pour les 15 ans et plus

Opération Pieuvre
François Bélisle
Z'ailées, 2011
105 pages
5 $

mardi 5 avril 2011

177. Coeur de fer - Joël Champetier

Ce court recueil de cinq nouvelles qui ne sont pas inédites a été publié chez un éditeur français en 97. Il n'est plus disponible et n'a pas été repris depuis, ce qui est bien triste si vous voulez mon avis.

Ce que Hercule est allé faire chez Augias, et pourquoi il n'y est pas resté. Une mission spatiale militaire est en route vers Constance pour y réprimer les velléités des colons. Mais les chiottes du vaisseaux se bloquent, il y a sabotage et, ceci menant à cela, la mission cafouille... Sous un titre improbable et à partir d'une prémisse rigolote en forme de défi  (pourquoi ne voit-on jamais les toilettes dans les séries sf ?), Champetier a concocté une petite nouvelle tout à fait réjouissante au développement logique. Tout est bon : l'intrigue, l'atmosphère, les dialogues, les personnages, leurs relations. Petit bémol pour les tout derniers paragraphes qui amènent une rupture de ton intempestive. 8 / 10
Visite au comptoir dénébolien. Pour leur premier contact avec les Terriens, les Dénéboliens ont établi un comptoir de vente au fin fond de l'Abitibi et ont invité le gratin local pour l'inauguration. Le rédacteur en chef d'une revue de SF québécoise et sa femme, Valérie, y font une visite. C'est une inauguration, disons, précipitée... Faut voir ça pour ce que c'est, une pochade humoristique. Malheureusement le comique demeure banal et prévisible. Ce lecteur-ci pense sincèrement que ce texte ne méritait pas de figurer dans ce recueil. 3 / 10

Survie sur Mars. Louis Deschamps est envoyé sur Mars en remplacement de Lewis Sandler, victime d'un tragique accident mortel. Il est chargé aussi d'évaluer la psychologie des participants qui vivent isolés depuis trois ans loin de la Terre. Ce qu'il découvre, c'est un véritable nid de vipères où sa vie sera mise en danger... Elle est bardée de prix cette nouvelle-là. C'est pas pour rien. Un  texte essentiellement psychologique, noir, vraiment prenant, tout à fait remarquable, avec un dénouement surprenant à la clé. 8,5 / 10

Karyotype 47, XX, +21. Après 11 grossesses involontaires et quatre enfants atteints de trisomie 21 sur les sept survivants, Sylvie Weintraub, elle-même trisomique, a subi une stérilisation à laquelle elle n'a pas consenti, pas plus d'ailleurs que l'Office de la Protection de la Natalité. Un gros procès s'ensuit qui oppose l'avocate Gisèle Bellavance à l'Office sur des questions morales et litigieuses... Champetier admet avoir écrit ce texte par « pur esprit de provocation ». Sur un sujet difficile, il a réussi son pari de provoquer une réflexion (la mienne, en tous cas). Loin d'un manichéisme militant, voilà un texte diablement habile et intelligent où les motivations et les intérêts des personnages ne sont ni blancs ni noirs, mais complexes à souhait. 8,5 / 10

Coeur de fer. Un minuscule trou noir a traversé la Terre et s'est installé dans le noyau de la planète. Selon sa densité, qui est à évaluer, la menace qu'il pose est plus ou moins considérable. À bord de l'Aiguille, le vaisseau le plus lourd jamais fabriqué, coque hyperfluide en cristallotitane, une équipe de trois scientifiques va plonger au coeur de la Terre pour en prendre la mesure... Cette (relativement) courte nouvelle aborde, dans un contexte de SF dure (permettez-moi de ne pas utiliser l'expression SF franche qui me donne de l'urticaire), la crise gnostique et l'analyse psychologique sans céder à la facilité, tout en se révélant un tourne-page de première. Du travail exceptionnel, un texte qui mise sur les personnages d'abord et qui offre à l'intelligence du lecteur un divertissement de qualité. Champetier ne rechigne pas à la besogne. 8,5 / 10

Un entretien de l'auteur avec André-François Ruaud termine le recueil. Avec une économie de mots qu'il faut souligner, l'auteur éclaire ses liens avec la littérature et parle de sa manière d'écrire et de son style. 

La fiction de Champetier est extraordinairement efficace. En ce sens, il est le plus américain de nos auteurs des littératures de l'imaginaire (un raccourci pour « littératures de l'imaginaire » quelqu'un, quelle horreur) révélés dans les années 80.  Voilà un écrivain qui a bien saisi qu'il ne suffit pas seulement d'avoir une bonne idée pour faire un bon texte, il faut que celle-ci soit servi par une mise en scène ingénieuse et un style coulant.

Cote 8 / 10

Coeur de fer
Joël Champetier
Orion, 1997
143 pages

dimanche 3 avril 2011

176. Janine Sutto - Jean-François Lépine

Née en France et arrivée au Québec à huit ans, Janine Sutto a très jeune été fascinée par le théâtre. Ça a été la toute première et seule passion  professionnelle. Sa carrière a démarré assez rapidement, les comédiens français ou avec l'accent étaient recherchés dans les années 40, ils avaient la classe et la qualité de parlure qui faisaient défaut aux comédiens du terroir. Il faut voir comment les pièces jouées à cet époque étaient lourdement plombées d'acteurs étrangers, souvent en plein déclin, ou fuyant la guerre en Europe, ou les deux.

On ne va pas passer ici la carrière de Janine Sutto en revue, Jean-François Lépine le fait très bien dans la biographie qu'il consacre à sa belle-mère (il est marié à Mireille Deyglun, une des deux filles de Mme Sutto). Signalons que Mme Sutto a eu une carrière d'une qualité et d'une longévité extraordinaire. À plus de 90 ans, elle devait jouer dans le musical des Belles-Soeurs, mais a dû déclarer forfait en raison d'une opération à la hanche.

Lépine est un journaliste. Ça parait : des faits, des dates, des chiffres... L'émotion n'est pas au rendez-vous, c'est malheureux. Pourtant voilà une femme qui aurait mieux mérité. Elle a vécu la passion avec un bon nombre d'hommes du milieu, elle a eu une fille trisomique dont elle a choisi de s'occuper tout en menant de front sa carrière, elle a aussi une grande gueule avec des opinions assez carrées sur les gens et les pièces qu'elle joue ou qu'elle voit. Mais cette passion, ce bouillonnement intérieur, est raconté d'une manière un peu clinique et sans âme véritable.

Janine Sutto - Vivre avec le destin est une biographie irréprochablement factuelle, mais certes pas une biographie émotionnelle ni psychologique...

Cote 6 / 10

Janine Sutto - Vivre avec le destin
Jean-François Lépine
Libre Expression, 2010
381 pages
29,95 $

samedi 26 mars 2011

175. Rommel face au débarquement 1944 - Friedrich Ruge

En novembre 43, Rommel est nommé Inspecteur des fortifications à l'Ouest afin de superviser les travaux de renforcement des côtes françaises en prévision du débarquement allié que État-major allemand sait imminent. Il a pour mission de s’assurer que les défenses côtières seront capables d’opposer une résistance maximale à l’assaut des forces ennemies, assez pour les empêcher de débarquer, de les rejeter immédiatement à la mer, ou encore pour confiner l’ennemi à la partie congrue des plages assez longtemps pour que les forces mobiles à la disposition du maréchal soient en mesure d’intervenir. Parmi les hommes qu’il sélectionne pour l’aider à accomplir cette tâche, il y a Friedrich Ruge, amiral dans la Kriegsmarine, qui, la guerre terminée, écrira ce livre de mémoires.

Mais l’armée allemande est une lourde masse inerte en proie `des guerres intestines. Même en pleine guerre, la lutte des petits rois sévit à tous les niveaux de la hiérarchie militaire. Untel commandant de front ne veut pas céder un poil de ses prérogatives, un autre dit oui aux recommandations du maréchal pour mieux ne pas en tenir compte dès que Rommel lui tourne le dos. Tout ça au mépris de la cohérence défensive de l’Armée allemande sur le front de l’Ouest, et cette bataille de coqs se poursuit souvent même au cœur de la bataille longtemps après que les forces alliées eussent débarquées en Normandie. Ainsi en est-il de ce général de blindés SS à qui on retarde d’annoncer qu’il a été destitué de son poste parce qu’on redoute qu’apprenant la nouvelle, il annule par dépit les ordres d’attaque de son unité et que la contre-attaque allemande en cours ne s’effondre tout simplement, faute du support primordial de ses blindés.

Sans compter la cacophonie de l’armement. N’ayant pas été considéré comme prioritaire pendant des années (de 40 à 44), le front de l’Ouest est défendu par des troupes de mauvaise qualité : mobilisés slovaques et ukrainiens, unités de réserve ou en reformation, unités constituées de blessés encore capable de combattre. Les armements étaient idoines, un ramassis de pièces et de munitions diverses pillées aux Polonais, aux Tchèques, aux Français, cette absence de standardisation compliquait, voire empêchait carrément, le réapprovisionnement


Ce sont pourtant les petits détails de la vie quotidienne qui donnent son sel à ce livre. Ainsi, on y apprend que Rommel est un bien piètre chasseur, que les soldats doivent quand même faire leur déclaration d’impôt lorsqu’ils sont au front, que l’armée allemande retire du front des officiers de premier ordre pour les envoyer suivre des cours de formation professionnelle alors que les Russes marchent en Pologne et que les Alliés foncent à travers la France.


L’ouvrage est un peu répétitif dans la mesure où l’on ne fait que suivre Rommel dans ses inspections des différents secteurs des côtes françaises. Que ce soit en Bretagne, en Normandie, dans le Pas-de-Calais, sur la côte Ouest, ou sur les rives de la Méditerranée, ses recommandations sont les mêmes partout : il faut plus de mines, des ouvrages contre les barges, des canons abrités sous du béton.


Les tensions entre Rommel, d’une part, qui souhaitait que les forces blindées soient placés le plus près possible des plages afin de rejeter les Alliés avant qu’ils ne puissent s’implanter en Europe, et Guderian et Rundstedt, qui souhait eux la création d’une masse blindée importante, en retrait de la ligne de front et qui serait entrée en action une fois que les véritables intentions des Alliées auraient été connues. Rommel souhait voir les blindés placés directement sous son commandement, Rundstedt ne voulait pas. Une lutte de pouvoir qui amena Hitler à prendre une décision d’une grande niaiserie et qui allait inutilement ralentir le processus de prise de décision : les blindés près des plages (il y en avait en petits groupes) allaient être sous les ordres de Rommel, les autres répondraient à Rundstedt, mais aucun des maréchaux ne pourraient déployer ses forces sans l’aval de l’OKW, c’est-à-dire de Hitler lui-même. Que l’on songe que le débarquement proprement dit a commencé vers 5h00 le matin du 6 juin (les opérations aéroportées, elles, s’étaient déroulées dans la nuit), que Rommel a demandé très tôt la permission d’utiliser ses blindés pour tenter de rejeter à la mer les forces ennemies et que cet ordre, via l’OKW, n’a été accordé que douze heures plus tard, alors que les forces alliées étaient bien implantés partout, sauf à Omaha. En dépit de ce retard, la 12 Panzer SS a pratiquement réussi à percer le front anglais pour atteindre la Manche. Il était alors trop peu, trop tard pour les Allemands. On peut imaginer ce qui eût pu se produire si Rommel avait disposé d’une force blindée conséquente disponible immédiatement…

Rommel sera blessé gravement le 17 juiillet durant la campagne de Normandie. Toujours en repos forcé chez lui, il sera forcé en octobre 44 à se suicider – ou « on le suicidera », pour reprendre une théorie – suite à son implication dans la tentative d’assassinat de Hitler, le complot Walkyrie du 20 juillet. (Rommel ne souhaitait pas l’assassinat de son chef militaire, il jugeait que la Wehrmacht devait plutôt procéder à son arrestation, pour ensuite le faire passer en jugement, mais il était prêt à assumer le rôle de chef d’état intérimaire dans le cas du remplacement subit du Fuhrer.)

Très intéressant, ce livre. Dans la foulée, il faut aussi lire D-Day et la bataille de Normandie d’Antony Beevor, sur lequel je vous donne mes commentaires de lecture dans pas longtemps. D-Day offre un éclairage complémentaire et plus global aux mémoires de Ruge; c’est en même temps une leçon d’écriture dont tous les auteurs peuvent tirer profit. Mais on y reviendra.

Cote 7 / 10

Rommel face au débarquement 44
(Rommel und die invasion)
Friedrich Ruge
Presses de la Cité, 1960
305 pages

Merci à Philippe Guillaume pour sa générosité.

vendredi 25 février 2011

174. Éparpillé - Benoît Roberge

Louis de Gonzague, le printemps venu, met le nez dehors son appart du Plateau, reluque les filles, perd au tennis contre le Slovaque, discute du roman qu'il veut écrire depuis des années avec son ami le Général Tidéchet, tombe amoureux de Marie-Charles, une fille aux lunettes trop grandes, se fait cruiser en conséquence par un serveur gai, et part pour la France sur un coup de tête afin d'y retrouver Marie-Charles. Pas nécessairement dans cet ordre.

Éparpillé est un papillon qui volète sur la brise légère du printemps. Son vol est parfois plein de souplesse et le lecteur s'extasie; il est parfois erratique, et le lecteur soupire, un peu embarrassé.

L'auteur est un jeune verbomoteur, drôle et vif d'esprit, qu'on peut apprécier à la télévision (je suis un fan de ses chroniques bouffe congelé/préparé à La Cantine). Il était aussi la vedette et scénariste (je crois) du très désolant Cas Roberge, un film Plateau que le Plateau a choisi de ne pas aller voir.

Éparpillé est le roman du manque d'effort. Pas du point de vue littéraire, c'est presque impeccable, mais le personnage principal est un de ces enfants rois détestables qui ont toujours eu tout cru dans le bec. Un jeune gars, verbomoteur (lui aussi), qui aime bien rêver sa vie. Plutôt que de la saisir, il la souhaite sans vouloir faire l'effort pour y arriver. Il tombe amoureux en silence des filles auxquelles il rêve, il veut battre le Slovaque au tennis sans pratiquer, il veut écrire un roman mais sans faire l'effort de mettre les mots sur le papier. Louis est un être assez pathétique, finalement, voire typique d'une certaine génération, mais lucide et finalement plutôt sympathique.

C'est léger, printanier, aérien, pleins de bonheurs d'expression et de réflexions amusantes sur la vie, l'amour, et sur les choses qui mènent le monde, fussent-elles passagères... J'ai adoré ce premier roman de Roberge parce qu'il est arrivé à un moment difficile de ma vie et qu'il avait la légèreté nécessaire pour me tirer de mon ornière, qu'il avait la modestie de m'amuser sans forcer le rire. Et si Roberge récidive, je vais être en ligne pour le lire.

Recommandé sans réserve. Il ne faut pas prendre à la légère les livres qui papillonnent.


Cote 6,5 / 10

Éparpillé
Benoît Roberge
Les malins, 2010
196 pages
16,95 $

mardi 22 février 2011

173. Solaris n° 177

Je ne fais pas ça souvent, mais j'ai relu la plupart des nouvelles de ce numéro. Faut dire que la première lecture ne s'était pas faite dans les meilleures conditions : la veille, mon père venait de perdre la vie dans un accident d'auto et nous nous étions réunis, mon frère, ma soeur et moi, dans sa petite maison de La Macaza. Couché seul dans son petit lit vide, je ne trouvais pas le sommeil. Disons que j'avais l'esprit ailleurs et le rêve de la distraction facile que semblait m'offrir Solaris ne s'est pas concrétisé cette nuit-là. Sur le coup, les nouvelles me sont apparues mornes et sans attrait, et je me suis
décidé à les relire.

Or donc, redux (1).

L’heure approche où j’aurai tes yeux de Frédérick Durand. C’est Noël et, au vieux manoir, on s’apprête à recevoir les quatre sœurs du père, dont Geriane qui vient d’être ramenée d’entre les morts. Mais Geriane a une idée derrière le crane… Autant à la première lecture, j’ai détesté, autant à la deuxième j’ai été subjugué. Tout est fin, l’humour, la sensibilité, les personnages. Un beau gros coup de cœur. 8 / 10

Les anneaux de Saturne de Guy Genest. Le colonel SS Otto Braun écoute du jazz et boit de la vodka pour se détendre après une longue journée de travail à régler le cas de petites Juives. Il boit beaucoup. On cogne à son appartement, on défonce sa porte, mais qui donc sont toutes ces personnes qui entrent chez lui ?... Difficile de soutenir l’intérêt du lecteur quand on télégraphie la fin dès la deuxième page. Heureusement, c’est court. Se lit sans déplaisir, mais ne laisse aucun souvenir. 5,5 / 10

Le tunnel de Denis Dallaire. Encore une fois, François ne pourra tenir les promesses faites à son fils et à sa fille. Là, il a une bonne excuse : il est coincé dans un bouchon de circulation monstre dans le tunnel Hippolyte-La Fontaine. Se sentant coupable, il décide de sortir de son véhicule et de tenter de sortir à pied… Une jolie nouvelle, plus sympathique que véritablement réussie, mais qui joue bien du symbolisme rat-culpabilité. 6 / 10

Question d’équilibre de Claude Bolduc. Julien fait un cauchemar qui est aussi une nouvelle réalité… Difficile de résumer ce texte fichtrement onirique, qui ne répond qu’à la logique des rêves. J’ai eu beau le relire deux fois plutôt qu’une, je n’ai pas réussi à embarquer. J’étais comme un passager qui regarde un incident sans se sentir concerné. 6 / 10

Ombres jumelles d’Ariane Gélinas. La soeur jumelle de Floriane vit dans sa penderie, à l’abri des regards de la famille. Elles grandissent côte à côte. Devenue femme, Floriane abandonne sa jumelle pour un amoureux. Floriane revient quelques mois plus tard au plus grand bonheur de la jumelle qui jure bien que cette séparation ne se produira plus jamais… Champetier souligne dans son éditorial que, parmi les auteurs de la relève, Ariane Gélinas est la voix féminine la plus personnelle, la plus facile à reconnaître depuis Nathasha Beaulieu. Il a parfaitement raison. Et cette nouvelle étrange, au dénouement implacable, est l’illustration de son talent considérable. 8 / 10

L’horloge vivante de Philippe Roy. Pierre est un artiste qui fabrique des installations horlogères. Un jour, son ami Jason lui demande de surveiller sa villa pendant qu’il va en Europe avec sa femme. Pierre se présente à la maison, qui est verrouillée, découvre sa première installation horlogère, Nevermore, et le cadavre de la femme de Jason… Une nouvelle fantastico-policière assez réussie, ma foi, qui a tenu mon intérêt en éveil jusqu’à la fin. Le mélange fantastique-policier n’est jamais évident à prime abord (pour moi, en tous cas), mais ici ça fonctionne. 6,5 / 10

La plage de Sylvain Johnson. Pour contrer un criminel dangereux qui sévit dans une petite localité, la police fait appel à un second monstre homicide afin de deviner ses intentions. Mais le plan déraille... Cette courte nouvelle va droit au but, efficacement, sans effusions inutiles (péché mignon qui guette souvent les auteurs de fantastique). Sans être génial, le résultat est satisfaisant. 6 / 10

En prison de Dave Côté. Thomas perd son père dans un accident de voiture. Bientôt un trou lui apparait dans le dos et tout se complique… Je me suis promis en ce début d’année de noter plus sévèrement les textes que je lis. Ben là, je craque. Une très belle nouvelle de littérature générale (c’est la lecture que j’en fais, hein, mais on pourrait la lire comme une nouvelle d'horreur ou de fantastique; c'est aussi la beauté de la chose, ces interprétations à étage) sur l’incommunicabilité et les manques et les erreurs d’un père vis-à-vis de son fils (deux fois répétées ici). C’est absolument sensationnel. Avec Ariane Gélinas, Dave Côté est le meilleur jeune auteur de la relève québécoise; même qu'à vrai dire je ne vois personne qui puisse rivaliser, au jour d'aujourd'hui, avec leur manière de faire de la littérature et leur capacité particulière à imaginer. 9 / 10

Mon journal pendant la drôle de crise de Jean-Pierre Laigle. Un homme écrit son journal personnel alors que le monde autour de lui se pulvérise à la vitesse de l'éclair, que les crises économiques et politiques se métamorphosent sous ses yeux en crises militaires... La seule nouvelle de SF du numéro, et une excellente histoire, haletante, bien maîtrisée, qui court vers sa fin ultime à toute vapeur. C'est la meilleure nouvelle de Laigle que je connaisse. 7 / 10

Je passe sous silence les Carnets du futurible que je n'ai pas été capable de terminer. 

En somme, un fort bon numéro à la thématique presque entièrement fantastique. 6,5 / 10

AJOUT : La couverture de Solaris ne fait pas l'unanimité, mais moi j'aime bien ce mélange d'art primitif et naïf vivement coloré. Par contre, la disposition des noms des auteurs : pas fort.


(1) Chuis pas tellement sûr que ça s'applique, mais j'aime la sonorité du mot, alors je le garde.

mercredi 2 février 2011

172. Brins d'éternité n° 28

Sous une assez jolie couverture quasi monochrome, où les noms de certains auteurs (April et Isabelle) sont presque impossibles à lire, le lecteur a droit à un large éventail de nouvelles d'où on peut extraire un thème vaguement dominant: celui de la dé-responsabilisation personnelle de la nature criminelle de l'Homme. Ce thème est présent dans les textes de Pat Isabelle, de Jean-Pierre Laigle et de Martin Lessard.

Le vieil homme et la Lune de Valérie Larouche. Papy Oscar raconte des histoires de la Lune à ses petits enfants, des histoires à propos d'un âge dorée sur un monde meilleur... La technique de l'auteure n'est pas tout à fait au point, c'est une nouvelle d'apprentissage. C'est un peu sous-standard côté écriture, mais la fin est assez jolie. 4,5 / 10

Confidences de Pat Isabelle. La confession d'un robot que les humains ont mené à sa dernière extrémité... Je ne noterai pas ce texte, ayant commenté une version préliminaire pour mon ami Pat. Mais disons que j'aime toujours beaucoup la manière distancée qu'utilise l'auteur pour raconter ses histoires, même si celle-ci ne casse pas la baraque.

Premier acte de Jean-Pierre Laigle.La Terre est une arène où s'affrontent violemment les forces de l'Anneau et de l'Étoile... Ouf, voilà, l'humanité n'est pas responsable de son lourd passé violent, ce sont les aliens qui nous manipulent depuis l'aube des temps. Un texte fluide, bien écrit, mais une idée qu'on a lu vingt mille fois minimum. 3 / 10

Home, sweet home de Claude Bolduc. La maison de Jean-Robert Duval lui donne des soucis, elle semble lui en vouloir...Ha ha ha. Quelle nouvelle délicieuse ! Comment résister. Je me suis bidonné tout au long de ma lecture. Et j'ai même ri – chose rarissime quand je lis. Bolduc a un sens de la dérision absolument phénoménal. En plus, côté écriture, c'est impeccable. Y a que la fin finale qui m'a semblé un rien précipitée, voire inachevée.  8 / 10

L'âme soeur de Martin Lessard. Celui qui est en possession de la Pierre entre dans une frénésie homicide transmise par l'objet. Tout le monde est à la recherche de Max Tremblay, le frère du narrateur qui vient justement de tuer... La plume de Lessard est alerte et le texte coule de source. De plus, il arrive à faire vivre un monde peu connu, celui des humoristes. Malheureusement, les intercalaires récapitulatifs de la progression de la Pierre sont beaucoup trop explicites et viennent diminuer l'intérêt qu'on peut prendre à ce texte. 6,5 / 10

La troisième dimension de Romain Lucazeau. Pendant une panne électrique, une colonie de bactéries devient une civilisation florissante dans un dépôt de confiture. Eugène125 voit bien les limites d'une telle dépendance à la Mer Sucrée et envisage un plan B... La littérature est une bien belle chose quand elle parvient à me surprendre de cette façon. C'est délicieux, léger, rigolo, totalement maîtrisé. Avec une fin ironique. Lucazeau est un écrivain de infiniment petit, puisque il est aussi l'auteur de Quatre étoiles au firmament dans Brins d'éternité n° 19, une histoire qui m'avait complètement séduite. Ce lecteur-ci en redemande. 9 / 10

Seidhr de Marie-Claude Bourjon. Y a des vampires, y a des soeurs jumelles, y a de la poésie... Ce court texte de quatre pages m'est tombé trois fois des mains. Faut être fait fort pour lire de la poésie; c'est pas moi, ça. Je ne note pas.

Mécanique de ta disparition de Thomas Geha. La blonde de Madec disparaît sans laisser de trace. Il va tout faire pour la retrouver, jusqu'à recréer une espèce de monde idéal, une fois qu'il connaîtra la vérité... Le rythme lent, l'émotion cérébrale et cette narration où le personnage principal s'adresse à la deuxième personne du singulier à sa disparue me m'ont pas accroché. Du bel artisanat, propre et bien fait, un peu long, un peu ennuyeux. 6,5 / /0

Le numéro se termine sur l'essai : Ma SF est-elle de la science-fiction ? de Jean-Pierre April. Lisant cet essai ô combien personnel, et au-delà de la réflexion (parfois) stimulante de l'auteur, mais furieusement datée (youhou, les années 70, quelqu'un ?), je me disais in petto : Ma foi du bon Dieu, ce gars-là doit chier des étrons d'or pour avoir une si haute estime de sa propre personne ! Ça a pas de maudit bon sens ! Le problème de ce texte, c'est plutôt que de stimuler la réflexion des lecteurs, ceux-ci en resteront à prime abord à discuter des plumes du paon. Ne me croyez pas sur parole, lisez, c'est anthologique... Mais, bon, il y aura la deuxième partie dans le prochain Brins, et c'est alors qu'on se formera un jugement autre que stupéfait...

lundi 10 janvier 2011

171. La belle et le marinier - Lucie Bisson

Les conteurs ont le vent dans les voiles depuis l'émergence de Fred Pellerin il y a quelques années; on les voit partout et ils sont sur toutes les scènes. Lucie Bisson fait partie de cette jeune génération de conteurs et conteuses.

La gigue à Pomerleau. Pour marier la belle Eugénie, Pomerleau demande à la sorcière du village des souliers à giguer qui lui permettront de séduire sa belle. Mais à chaque faveur s'attache une contrainte, et Pomerleau devra faire un choix qui lui brisera le coeur...

La belle et le marinier. Une pierre pousse dans le potager du père Gendron, un beau gars en sort que la mer interpelle. Pierre sera capitaine et tombera amoureux de la belle Marie-Laine...

La grosse grise de Percé raconte le combat épique entre Gaspard Bouchard, pêcheur de morue, et une grande baleine grise meurtrière. Bouchard signe un pacte avec le Diable et ça finit mal pour tout le monde...

Le diable des marais. Le grand Poitras trouve le moyen d'empêcher le Diable de nuire à la construction de la voie ferrée en lui faisant tenir un ponceau à bout de bras...

La biche des sucres. La mère Mailloux recueille une biche très, très spéciale...

Le chien du cap Bon-Désir. Un groupe de jeunes en vacances croise le vieux Murdock et son gros chien noir, pourtant morts tous les deux depuis longtemps...

Pour Éloïse. Quand la mine s'effondre, Legault fait tout en son pouvoir pour sauver son ami McCloud enterré vivant. Sous terre il découvre un éden étonnant...

La malédiction de Pomerleau. Pauvre Pomerleau, naguère il a du renoncer à la belle Eugénie et voilà que la sorcière vient lui réclamer les sabots qu'il a brûlés, sinon gare à la malédiction. Malin, Pomerleau n'a pas l'intention de se laisser faire...

Notons d'abord la couverture, un camaïeu aigue-marine illustrant magnifiquement ce qui devrait être la thématique unique de ce recueil dont le titre complet est La Belle et le marinier et autres contes du fleuve.

Ce qui m'amène directement à mes petits bémols. Malgré le titre, les textes ne sont pas tous liés à la mer. On y parle de voies ferroviaires, de mines et de cabane à sucre. C'est mineur, mais je prends le temps de le noter, parce que, à mon avis, ça vient affaiblir la cohérence de l'ensemble.

Les textes ne sont pas tous des contes. Quelques nouvelles en bonne et due forme se glissent dans le recueil. Ça détonne un peu, parce que la nouvelle, même si elle peut être lue à voix haute comme les contes ici présentés, n'en reste pas moins une forme littéraire plus soignée, à l'écriture soutenue, et généralement plus riche en nuances que le conte.

Le rendu de l'oralité du langage n'est pas cohérent d'un texte à l'autre, alors que la graphie bafouille parfois dans le conte lui-même, ce qui est moins excusable et doit être imputée à l'éditeur.

Reste que c'est plutôt bon, malgré les limitations inhérentes à la forme du conte. Si on aime les histoires pas trop compliquées mettant en scène un Diable toujours facile à duper, des sorcières avec qui on fait des pactes pour des petites faveurs du quotidien, etc., alors La Belle et le marinier nous plaira.

Reste que pour ce lecteur-ci, les meilleurs textes de ce recueil de « contes » sont les « nouvelles » Le chien du cap Bon-Désir et Pour Éloïse qui n'aurait pas déparées les revues spécialisées comme Solaris ou Brins d'éternité.

Cote 6,5 / 10

Le livre vient accompagné d'un CD très réussi où l'auteure dit quelques-uns des contes du recueil, en plus de chanter des airs de circonstance.

La belle et le marinier
Lucie Bisson
Planète rebelle, 2010
111 pages
21.95 $
(Livre avec un CD)

lundi 3 janvier 2011

Bilan de lectures

En 2010, j'ai lu 73 livres (11 398 pages), en baisse d'une vingtaine sur l'an dernier. Décevant. Chaque année qui passe, ça baisse; à ce rythme je me dirige vers le zéro absolu. Vieillir, vieillir.

De ces livres :
  • 36 commentaires publiés (les autres sont en préparation...)
  • 55 livres québécois
  • 9 essais (le plus faible total depuis 1989)
  • 27 romans de littérature générale
  • 25 romans de genre

Les meilleurs dans l'ordre :
  1. D-Day et la bataille de Normandie d'Antony Beevor
  2. Zakuro d'Aki Shimazaki
  3. Big Will d'Alain Ulysse Tremblay
  4. Sur la scène des siècles de Daniel Sernine 
  5. HHhH de Laurent Binet
  6. Danse contact / TV Satellite / Cuisine familial de Nicolas Dickner
  7. L'homme qui m'aimait tout bas d'Éric Fottorino
  8. La canicule des pauvres de Jean-Simon Desrochers
  9. L'Aquilon de Carl Rocheleau
Les poches :
  1. Mamba de Jean Beaudy
  2. Méchants voisins de Monique de Gramont
  3. Solaris n° 173 (spécial textes à relais)
On remarquera que seulement quatre des meilleurs livres ont été commentés alors que les trois pires l'ont été. Tirez-en vos conclusions !


mardi 14 décembre 2010

170. Lurelu, automne 2010

Ce qui frappe d'emblée quand on prend Lurelu dans ses mains, c'est son poids et sa qualité : beau papier glacé, cent dix pages grand format, très largement illustrée. C'est un peu le Décormag du livre jeunesse.

Le cœur de la revue, c'est la section M'as-tu vu, m'as-tu lu ?qui recense et critique près de 150 livres jeunesse québécois, avec illustrations couleur pour chacune des  couvertures. Soixante-cinq pages de critiques et de recensions. Un travail de bénédictin... (Selon un espion personnel, il s'est publié l'an dernier au Québec plus de 750 titres dans le livre jeunesse... Ouille. Si vous tenez à avoir si la qualité est au rendez-vous, lisez Lurelu.)

Ce sont des critiques comme je les aime : sans complaisance, qui disent parfois des choses dures sur certaines livres fichtrement médiocres, voire carrément mauvais. Il y a une bonne variété de commentateurs et quelques-uns n'ont pas la langue dans leur poche : depuis quand avez-vous entendu parler d'un « roman onaniste », vous ? Ça cogne ! Je ne voudrais pas donner l'impression qu'il s'agit d'un jeu de massacre : au contraire, les critiques sont bien argumentées, faites par des gens qui ont manifestement beaucoup lu et qui écrivent avec limpidité.

Cette section mammouthesque est entourée d'un article en profondeur sur ce que lisent les jeunes Québécoises (chick lit, fantasy, etc.), d'entrevues avec l'auteur Jocelyn Robert et l'illustratrice Marie-Claude Favreau; ainsi que de rubriques sur le conte, le théâtre, la poésie, les adaptations cinématographiques de roman jeunesse, etc., qui semblent plus ou moins récurrentes (je ne suis pas sûr, je suis un nouveau lecteur).

On notera la manière délicieuse et rigolotte de Robert Soulières qui se manifeste dans un article sur les salons du livre de Bologne et de Paris auxquels il a participé

En somme, une revue indispensable si la littérature jeunesse vous passionne parce que vous en écrivez ou voulez en écrire, parce que vous avez un fiston avide de lecture, ou pour les deux raisons, hé hé. Lurelu est un must. Ce lecteur-ci en a eu pour son argent, et il s'est abonné.

Parlant d'abonnement, on trouvera dans le numéro 62 du Libraire (gratuit dans les librairies, ou ici), un coupon spécial pour s'abonner à Lurelu. Pour le prix d'un abonnement d'un an (19,19 $), vous obtenez deux années d'abonnement en plus d'un livre jeunesse.

Cote : 8,5 / 10

Chaudement recommandé.

Lurelu
Volume 33, numéro 2
Automne 2010
6 $

lundi 13 décembre 2010

169. Les Dragouilles 1 : Les Origines - Maxim Cyr et Karine Gottot

Fais la connaissance de sept petites bêtes cornues et espiègles. Lève le voile sur l'origine des graffitis. Rigole en lisant des bandes dessinées absurdes. Découvre des noms de ville qui font rire. Épate tes amis en relevant un défi étonnant. Fais tout ça et bien d'autres choses encore en compagnie des dragouilles.

Curieux bouquin que celui-là. Ce n'est ni un roman, ni un recueil de plaisanteries, ni un album de bandes dessinées, ni un album de caricatures, ni de découvertes. C'est un peu tout ça en même temps, un genre de kaléidoscope littéraire assez réussi dans son désordre.

Qu'est-ce que c'est une dragouille ? En apparence, on dirait le résultat du croisement d'une patate avec un dragon; dans les faits, elles sont à mi-chemin entre les gargouilles et les chimères. Créatures de toit, donc, curieuses, gentiment malfaisantes, rigolotes...

Le livre va dans tous les sens, à un point tel que le sous-titre « Les origines » ne s'appliquent pas particulièrement à l'ouvrage. Si on cause de l'origine des dragouilles, c'est sur deux petites pages. Le reste consiste en une accumulation disparate de gags, de jeux de mots, de « strips », de faits cocasses, etc.. Le dessin est joli et vivement coloré, il accroche le regard. Les dragouilles sont amusantes, elles nous sont chacune présentées sommairement.

Le dessin a plu à Benjamin et certains des gags aussi. Mais Benjamin, à cinq ans, ne constitue pas le public cible de cette série (je dirais plutôt les plus de huit ans). En dépit de son aspect décousu, moi, j'ai trouvé ça cute.

Cote : 5 / 10
Cote Benjamin : 2 cœurs sur 3

Les Dragouilles 1 : Les Origines
Karine Gottot, textes
Maxim Cyr, illustrations
Michel Quintin, 2010
80 pages

jeudi 18 novembre 2010

168. Ça sent la banane - François Barcelo

Suite à un petit quiproquo qui l'arrange bien au bout du compte, Raoul Damphousse, ex-roi de la danse à claquettes, se retrouve à La Réunion pour y donner des cours de claquettes, justement. Le problème, c'est que Raoul ne peut plus danser après un accident de scène aussi ridicule que définitif (pour sa carrière). Mais, bon, les Réunionais n'y verront que du feu, croit-il, et lui aura deux mois de vacances au soleil, logé, nourri et payé. À partir de là, les choses vont aller en s'épaississant.

Je suis un fan fini de Barcelo, J’ai tout lu ses livres adultes, à l’exception de Vie de Rosa, et quelques-uns de romans jeunesse, notamment la série Momo de Sinro. Il y a, dans cette œuvre d’une cinquantaine de titres, du très bon et du très moyen.

Ça sent la banane commence sur les chapeaux de roue, et je me suis dis : Ouaou ! Un roman de la bonne veine ! Et comme il vient tout de suite après Le seul défaut de la neige (excellent), j’étais fort content, comme si le printemps était revenu.

Il faut dire que depuis le début du millénaire, les romans adultes de Barcelo sont une coche en dessous. Depuis J'enterre mon lapin en 2001, on retrouve une suite de romans poussifs ou répétitifs, parfois les deux en même temps, époque qui va culminer avec Bossalo, un truc indigne de l'auteur.

Comme je disais, Ça sent la banane démarre sur les chapeaux de roues avec un quiproquo typique de l’auteur et un héros qui, plutôt que de jouer franc jeu et d’admettre son erreur ou son tort, va plonger de mensonges en mensonges dans un abyme dont il est seul responsable. Car Raoul Damphousse ne peux plus danser la claquette (il s'est recyclé dans la podorythmie), pourtant jamais il ne va l’avouer à ceux qui lui ont payé un séjour à La Réunion pour y donner des cours de claquettes. Comme beaucoup d'antihéros barcelonien, Raoul Damphousse est un profiteur..

Ça commence bien. Le premier tiers, c’est vintage Barcelo. J’ai ri en même temps que Damphousse s’enfonçait dans sa misère paranoïaque. Puis le comique devient ordinaire et répétitif, combien de fois la scène de la clé devait-elle être rejouée ? Une fois, c’est amusant. Mais quand elle devient le ressort comico-dramatique pour le deuxième tiers de roman, on se lasse et on cesse de rire.

Dans le dernier tiers, on a droit à une (très) longue tirade de mononcle lubrique sur la beauté des filles de quinze-seize ans. Le défaut de cette scène, c’est qu’elle traîne en longueur, que l’auteur fait radoter son narrateur, blablabla, et que le lecteur a juste hâte que ça se termine au plus tôt.

Un happy end à saveur ironique clôt le roman.

Ça sent la banane est un roman malheureusement trop banal pour que ce lecteur-ci le recommande. Si vous souhaitez lire Barcelo, et il mérite votre attention, allez voir Le seul défaut de la neige.

Cote 4,5 / 10

Ça sent la banane
François Barcelo
Québec Amérique, 2010
198 pages
24,95 $

Édito gratuit :

Ça sent la banane est un petit roman de même pas 200 pages, et pourtant il se vend 25 $. C'est cher. Les libraires réclament depuis longtemps un prix plancher pour le livre. Mais à quand un prix équitable pour le consommateur ? Au prix payé pour cet ouvrage, je me sens dupé. Sur Amazon.ca, il est à moins de 16 $.

mardi 9 novembre 2010

167. Parmi les cris, un chant s'élève... - Sima Vaisman

Sima Vaisman avait 40 ans lorsqu'elle a été arrêtée en décembre 1943 à Lyon, transférée à Drancy avant d'être embarquée, sous l'œil des gendarmes français, pour Auschwitz à bord du Transport n° 66 le 20 janvier 1944 en compagnie de 1155 déportés juifs : 640 hommes et 515 femmes. Parmi eux, il y avait 221 enfants de moins de 18 ans, et de ceux-là, 16 avaient 3 ans et moins.

En 45, à la libération, il ne reste du convoi 66 que 72 personnes dont 30 femmes.

Huit jours après la libération par les Russes du camp de Neustadt Gleve où elle se retrouve après la liquidation d'Auschwitz-Birkenau par les SS, Sima Vaisman écrit ce témoignage qui ne sera retrouvé qu'en 1970 et fera l'objet d'une publication cette année-là, puis en 2002 chez Lafon.

Si Sima Vaisman a pu survivre si longtemps à Auschwitz, 16 mois, c'est parce qu'elle était médecin et que les Allemands, dans leur délire industrialo-génocidaire, maintenait la fiction d'une infirmerie pour les mal en point, malades qui allaient finir dans les chambres à gaz de toute manière.

 Le témoignage de Vaisman est très court, soixante-huit pages à peine, mais il a la force de la vérité. L'auteure décrit sobrement, sans effet de style ni de pathos, dans une prose simple et sans concession, la condition des camps, le sort des détenues, le travail quotidien, la mort toujours présente. Jamais Vaisman ne se plaint du traitement qu'elle subit.

Il y a un moment de grâce dans ce livre, lors de la libération du camp en mai 45. Vaisman emploie alors l'adverbe « magnifiquement » pour qualifier le ravitaillement et les soins que les Russes apportent à ces rescapées de l'enfer. Une expression qui n'est pas sans rappeler la scène de libération du superbe film de Daniel Mann, tourné en 1980, Playing for Time.

Un livre difficile, indispensable : une expérience personnelle de l'horreur totale

Cote 9 / 10

Parmi les cris, un chant s'élève...
Sima Vaisman
Michel Lafon, 2002
89 pages
avec une carte du camp de travail Auschwitz-Birkenau

jeudi 4 novembre 2010

166. Kinderesser - Marie Laporte

Détective de carrière à la police de Sherbrooke, Robert Laprise est chargé d'enquêter sur la découverte du squelette d'un jeune enfant, puis sur la découverte d'un charnier d'enfants. Pendant ce temps, une fillette est kidnappée...

Tambour battant, l'auteure mène sa barque comme si elle n'avait fait que ça dans sa vie, écrire des romans policiers. Et même si tout n'est pas parfait, on peut dire que Marie Laporte a un bel avenir devant elle si elle persiste dans cette voie. Elle a le sens du découpage, et le rythme et la manière lui viennent avec facilité. Le montage en alternance entre la victime potentielle (que va-t-il arriver à la petite Élodie ?) et le détective qui tente d'élucider ce qui semble être des crimes rituels est parfaitement réussi.

Un bémol. Ce roman m'est apparu comme le canevas d'un plus gros ouvrage. L'auteure tente de mettre de la chair autour de son personnage principal, Robert Laprise, mais l'espace dont elle dispose est si court qu'elle n'y arrive pas et de belles possibilités de « personnagification » (pour employer un terme cher à Élisabeth Vonarburg) ne sont pas exploitées à leur maximum. Je pense, entre autres, à cet arc secondaire de l'intrigue qui tourne autour de l'homosexualité tardivement révélée de Laprise et des difficultés qu'elle engendre avec son ex-femme et ses deux enfants. On a l'impression de lire un roman dégraissé. Malheureusement. il s'agit d' un problème de format particulier à la collection Nova. À huit ou neuf milles mots le roman, l'espace manque parfois.

Un mot pour souligner la couverture de François Pierre Bernier, une très jolie réussite. Regardez là attentivement.

La collection s'adresse à des lecteurs novices de 14 ans et plus. Sur la base de ce lectorat, le roman est une réussite. Par contre, un lecteur plus aguerri restera sur sa faim.

Recommandé parce que l'auteur a du talent, que le roman joue sur la plus grande peur des parents (la disparition d'un enfant) et que la fin est diablement surprenante.

Cote 6,5 / 10

Kinderesser
Marie Laporte
Six Brumes, 2010
66 pages
5 $