samedi 23 janvier 2010

119. La canicule des pauvres - Jean-Simon Desrochers


P'tite vie. Au Galant habite une faune colorée de losers, de putes, une colonie de musiciens sidéens, un dealer de drogues, un  pornographe, une tueuse à gages, des mythomanes, une actrice qui couche, des mourants, un mort, un artiste japonais de renommée mondiale à la recherche de l'inspiration. N'y manque qu'un poète maudit (une espèce en voie de disparition – littérairement comme littéralement) et un raton laveur pour que soit complète une certaine coupe transversale du paysage des quartiers pauvres de la métropole. Les dix jours consécutifs de canicule qui s'abattent sur Montréal feront un nombre considérable de morts dans ce bloc à appartements.

Ce roman sombre et noir est traversé par un besoin pélagique de changer sa vie, de l'améliorer et de la rendre moins désespérante. En même temps, il y a des passages extrêmement drôles, d'autres touchants (Roméo), d'autres durs sans bon sens.

L'auteur n'évite pas le piège du cliché (on notera la présence d'un pornographe philosophe et d'un patron de restaurant empatique à l'excès) et la psychologie est parfois limite, mais l'ensemble est très solide et formidablement divertissant. Rarement la  misère morale, affective, physique et intellectuelle, a-t-elle été décrite avec autant de vivacité et de pathos bien contrôlé. Chapeau à l'auteur.

Contrairement à ce que pense RHR, il y a bel et bien un ventre mou dans cet ouvrage. Situé justement en plein centre du roman. Les journées centrales sont comme le mouvement lent d'un concerto. Après une entrée en matière assez vive, arrive le lento où la vie des principaux acteurs se déploie, avec leur passé difficile, leurs errances et leurs erreurs, les amours et les pertes. L'auteur termine avec un mouvement plus trépidant où les différents destins vont trouver une résolution apaisante comme cette fraîcheur qui revient sur la ville.

Quelques bémols en conclusion (hé, un commentaire sans bémols, c'est comme une belle fille sans oreilles). En fait, commençons par deux mises en garde : Il y a de très nombreux personnages, 26 au total, semble-t-il. Ça fait du monde à la messe... Pour un lecteur moins aguerri, ce maelström peut désarçonner. Aussi, il y a beaucoup, beaucoup de sexe, surtout dans la première moitié. Soyez prévenus, c'est cru et explicite. Là où ça devient pornographique (la pornographie étant, pour ce lecteur-ci, quand la sexualité devient ennuyante), c'est que la répétition de ces scènes de baise à deux et à plusieurs finit par lasser – mais rien n'empêche le lecteur de passer par-dessus et de sauter (ha ha) quelques pages. Leur description est assez ordinaire et leur nombre diminue au fur et à mesure que le roman avance.

Un vrai bémol, celui-là. Les personnages féminins sont moins bien définis que les personnages masculins. Avec les gars, dès le début d'un chapitre, le lecteur sait en compagnie de qui il se trouve. Peut-être parce que les hommes sont plus actifs, ont des "métiers" (restaurateur, pornographe, artiste) ou des occupations facilement repérables. Pour les filles, c'est plus diffus, elles font le tapin, baisent, font de la musique, ou sont habitées par des névroses obsessionnelles.

Un petit dernier : l'auteur a la manie (très) agaçante de l'inversion de l'épithète et du nom. Ça ne le pogne pas trop souvent, allélouïa, mais la demi-douzaine de fois où ça arrive, on le remarque.

Voilà, voilà. Nonobstant les bémols, j'ai beaucoup aimé ce gros roman, cette tranche de vie, cette espèce de téléroman noir, drôle et palpitant d'une vraie humanité. Recommandé par ce lecteur-ci.

Cote 8,5 / 10

La canicule des pauvres
Jean-Simon DesRochers
Les herbes rouges, 2009
672 pages

3 commentaires:

Pierre H.Charron a dit…

Drôle de coincidence, j'ai lu le pemier chapitre la nuit dernière avant de me coucher. La table est dressée, voyons voir comment je sortirai de cette...canicule !

richard tremblay a dit…

Tu me diras si tu aimes !

Anonyme a dit…

J'ai trouvé ce livre magnifiquement bien écrit, la prose narrative de Desrochers étant très révélatrice, mais jamais (rarement) incitative. Il laisse la place au lecteur, ne lui pousse pas trop les événements dans la gorge, et c'est agréable.
Malheureusement, l'idée du mal-être urbain misérable et miséreux de la trame de fond ne m'a pas accrochée. Mais pas du tout ! L'idée est désuète en s'il vous plaît (je trouve) et le scénario beaucoup, beaucoup, beaucoup trop long pour rien. Trop, c'est trop. (Ou comme pas assez, selon nos préférences.)
Je ne reproche pas le côté pornographique du roman (et je ne parle pas que de cul !) puisqu'il est explicitement dévoilé, dès le départ. Mais il n'amène rien et devient vite redondant et ennuyeux. Donc, soit je suis trop chaste, soit le bouquin pourrait être amputé de moitié. Et je n'exagère même pas.
Cela dit, l'écriture de cet auteur m'a plu ! S'il publie autre chose, est-ce que je vais le lire : oui ! J'aurais du mal à mettre une note. Les passages que j'ai aimé lire m'ont subjugué autant que m'ont emmerdé certains chapitres entiers. J'ai rarement été aussi tiraillé par rapport à un livre. Mais le talent est indéniable.

El kèb E. Coi