Les meilleures textes de l'auteur sont d'une singularité saisissante (Cinéphiles, Tous les échos, Le contraste de l'éternité) et Les pieds dans le vide s'inscrivent dans cette lignée. Gros coup de cœur pour cette nouvelle.
Les pieds dans le vide
Guillaume Voisine
La maison craque, travaillée par son propre poids. Je ferme les yeux un
instant, imagine que les grincements sont causés par de gigantesques roues
dentelées. Les gémissements de la charpente se font de plus en plus lancinants,
depuis quelques mois. Papa dit que c’est parce que le bâtiment n’a pas été
construit pour supporter toute cette charge, pas de cette manière. Il dit aussi
que bientôt, nous devrons peut-être aller vivre au sous-sol. J’espère qu’on
n’en arrivera pas là : il fait si sombre, dans la cave... Je préfère le
rez-de-chaussée, qui baigne dans la lumière du jour.
Papa est parti chercher de la nourriture. J’aimerais l’accompagner, mais
je sais que je ne suis pas encore assez forte. Je comprends, je suis assez
grande pour accepter ça. Mais j’ai toujours un pincement au cœur en le voyant
partir seul, peur de voir le vide le happer. Comme maman.
En attendant qu’il revienne, je m’occupe comme je peux. Il n’y a pas
grand-chose à faire dans la maison. J’ai lu la plupart des bouquins qui
pourraient m’intéresser, et mes jouets ne sont plus de mon âge. Parfois, papa
revient avec une babiole, juste pour me faire plaisir. Mais pas toujours.
D’abord parce qu’il ramasse ce qu’il peut, mais surtout parce qu’il se
concentre surtout à trouver de la nourriture. Même si nos vivres sont assez
limités, je mange toujours à ma faim. Lui, non. Je suis assez grande pour le
réaliser.
Je considère le dessin sur lequel je me suis appliqué depuis le départ de
papa. Un ciel bleu, quelques nuages et, au centre, mon père et moi, munis de
magnifiques ailes multicolores, comme celles des papillons que j’ai vus dans un
livre. Bien plus jolies que celles des oiseaux qu’on aperçoit encore, de temps
à autre. J’aimerais pouvoir voler, moi aussi. Tout serait tellement plus
simple. J’ajoute quelques traits sans conviction, puis repose le crayon. Je
terminerai plus tard, quand papa sera revenu.
Je quitte le salon, en prenant bien soin d’éviter les pales du
ventilateur, au centre de la pièce, puis me dirige vers la cuisine. Je passe
devant la salle de bain, qui sent encore un peu le moisi, même à travers la
porte close, depuis que des torrents d’eau se sont déversés de la cuvette.
C’était au début. Maintenant, l’eau est une denrée rare. Papa dit qu’avant, il
pleuvait, que l’eau tombait du ciel. Littéralement. J’ai beau essayer, je
n’arrive pas à m’imaginer ce à quoi ça pouvait ressembler.
La porte-fenêtre de la cuisine, par où papa est sorti, est encore grande
ouverte. Je m’assois sur le seuil, assez large pour que je puisse m’installer
en sécurité, mes pieds ballottant dans le vide d’un bleu immaculé. Une légère
brise caresse mon visage, fait bruisser les feuilles de l’arbre qui pousse
péniblement au milieu de la cour, ses racines ancrées dans la terre aride afin
d’en extraire les dernières parcelles d’humidité. Ici et là, quelques brins
d’herbe jaunis hérissent le sol, érigés à la verticale.
On peut voir d’autres maisons, d’ici. Toutes abandonnées. Papa les a déjà
fouillées de fond en comble. Chaque jour, il doit aller un peu plus loin pour
trouver de la nourriture. Et si, cette fois-ci, il ne revenait pas...?
Non. Je préfère ne pas y penser. Papa est fort, il va rentrer à la
maison, une fois de plus.
Comme pour me donner raison, j’entends ses halètements. Bien vite, je l’aperçois,
le visage rougi par l’effort. Les bras tendus au-dessus de sa tête, ses mains
bien cramponnées aux crochets installés à même le sol, il avance
méthodiquement, jouant du bassin pour conserver son élan entre chaque prise. Je
suis toujours impressionnée par sa force. Je ne sais pas si je serai capable de
me déplacer comme lui, un jour. Je me relève et recule de quelques pas, pour
lui laisser toute la place.
À bout de souffle, papa atteint le dernier crochet, puis se laisse
lourdement tomber dans la cuisine. Il se défait prestement de son sac à dos en
poussant un soupir de soulagement. Après quelques profondes respirations, il se
redresse.
— J’ai trouvé quelque chose pour toi, princesse, fait-il en
fouillant dans son sac.
Il en extirpe un fruit rougeâtre de la grosseur de son poing. Il me le
tend. Je l’examine un moment, le hume. Ça sent bon.
— Qu’est-ce que c’est?
— C’est une pomme. Ça pousse dans les arbres. J’ai pu la cueillir
avant qu’elle tombe. Tu es chanceuse.
Je tourne et retourne le fruit entre mes mains.
— Ça se mange?
— Bien sûr. Vas-y, goûte.
Il s’assoit, adossé contre le mur, et m’invite à prendre place à côté de
lui. Je croque dans la chair tendre et juteuse. C’est divin.
— Tu sais, il y a une histoire derrière ce fruit. Un monsieur était
assis au pied d’un arbre, et il a vu une pomme tomber sur le sol.
Je lui lance un regard perplexe, la bouche pleine. Il comprend mon
étonnement.
— C’était avant. Le monsieur, il s’appelait Newton, et la chute de
la pomme lui a inspiré la loi de la gravitation.
Il se tait, l’air songeur, avant d’ajouter :
— Je me demande ce qu’il en penserait, maintenant.
Je me contente d’opiner en mastiquant. Papa n’a jamais été très doué pour
raconter des histoires. Je l’aime quand même
Une fois la pomme dévorée, je pose ma tête contre l’épaule de papa et me
laisse porter par le rythme de sa respiration, profonde et puissante, ponctuée
par les grincements de la maison.
© Guillaume Voisine





