En novembre 43, Rommel est nommé Inspecteur des fortifications à l'Ouest afin de superviser les travaux de renforcement des côtes françaises en prévision du débarquement allié que État-major allemand sait imminent. Il a pour mission de s’assurer que les défenses côtières seront capables d’opposer une résistance maximale à l’assaut des forces ennemies, assez pour les empêcher de débarquer, de les rejeter immédiatement à la mer, ou encore pour confiner l’ennemi à la partie congrue des plages assez longtemps pour que les forces mobiles à la disposition du maréchal soient en mesure d’intervenir. Parmi les hommes qu’il sélectionne pour l’aider à accomplir cette tâche, il y a Friedrich Ruge, amiral dans la Kriegsmarine, qui, la guerre terminée, écrira ce livre de mémoires.
Mais l’armée allemande est une lourde masse inerte en proie `des guerres intestines. Même en pleine guerre, la lutte des petits rois sévit à tous les niveaux de la hiérarchie militaire. Untel commandant de front ne veut pas céder un poil de ses prérogatives, un autre dit oui aux recommandations du maréchal pour mieux ne pas en tenir compte dès que Rommel lui tourne le dos. Tout ça au mépris de la cohérence défensive de l’Armée allemande sur le front de l’Ouest, et cette bataille de coqs se poursuit souvent même au cœur de la bataille longtemps après que les forces alliées eussent débarquées en Normandie. Ainsi en est-il de ce général de blindés SS à qui on retarde d’annoncer qu’il a été destitué de son poste parce qu’on redoute qu’apprenant la nouvelle, il annule par dépit les ordres d’attaque de son unité et que la contre-attaque allemande en cours ne s’effondre tout simplement, faute du support primordial de ses blindés.
Sans compter la cacophonie de l’armement. N’ayant pas été considéré comme prioritaire pendant des années (de 40 à 44), le front de l’Ouest est défendu par des troupes de mauvaise qualité : mobilisés slovaques et ukrainiens, unités de réserve ou en reformation, unités constituées de blessés encore capable de combattre. Les armements étaient idoines, un ramassis de pièces et de munitions diverses pillées aux Polonais, aux Tchèques, aux Français, cette absence de standardisation compliquait, voire empêchait carrément, le réapprovisionnement
Ce sont pourtant les petits détails de la vie quotidienne qui donnent son sel à ce livre. Ainsi, on y apprend que Rommel est un bien piètre chasseur, que les soldats doivent quand même faire leur déclaration d’impôt lorsqu’ils sont au front, que l’armée allemande retire du front des officiers de premier ordre pour les envoyer suivre des cours de formation professionnelle alors que les Russes marchent en Pologne et que les Alliés foncent à travers la France.
L’ouvrage est un peu répétitif dans la mesure où l’on ne fait que suivre Rommel dans ses inspections des différents secteurs des côtes françaises. Que ce soit en Bretagne, en Normandie, dans le Pas-de-Calais, sur la côte Ouest, ou sur les rives de la Méditerranée, ses recommandations sont les mêmes partout : il faut plus de mines, des ouvrages contre les barges, des canons abrités sous du béton.
Les tensions entre Rommel, d’une part, qui souhaitait que les forces blindées soient placés le plus près possible des plages afin de rejeter les Alliés avant qu’ils ne puissent s’implanter en Europe, et Guderian et Rundstedt, qui souhait eux la création d’une masse blindée importante, en retrait de la ligne de front et qui serait entrée en action une fois que les véritables intentions des Alliées auraient été connues. Rommel souhait voir les blindés placés directement sous son commandement, Rundstedt ne voulait pas. Une lutte de pouvoir qui amena Hitler à prendre une décision d’une grande niaiserie et qui allait inutilement ralentir le processus de prise de décision : les blindés près des plages (il y en avait en petits groupes) allaient être sous les ordres de Rommel, les autres répondraient à Rundstedt, mais aucun des maréchaux ne pourraient déployer ses forces sans l’aval de l’OKW, c’est-à-dire de Hitler lui-même. Que l’on songe que le débarquement proprement dit a commencé vers 5h00 le matin du 6 juin (les opérations aéroportées, elles, s’étaient déroulées dans la nuit), que Rommel a demandé très tôt la permission d’utiliser ses blindés pour tenter de rejeter à la mer les forces ennemies et que cet ordre, via l’OKW, n’a été accordé que douze heures plus tard, alors que les forces alliées étaient bien implantés partout, sauf à Omaha. En dépit de ce retard, la 12 Panzer SS a pratiquement réussi à percer le front anglais pour atteindre la Manche. Il était alors trop peu, trop tard pour les Allemands. On peut imaginer ce qui eût pu se produire si Rommel avait disposé d’une force blindée conséquente disponible immédiatement…
Rommel sera blessé gravement le 17 juiillet durant la campagne de Normandie. Toujours en repos forcé chez lui, il sera forcé en octobre 44 à se suicider – ou « on le suicidera », pour reprendre une théorie – suite à son implication dans la tentative d’assassinat de Hitler, le complot Walkyrie du 20 juillet. (Rommel ne souhaitait pas l’assassinat de son chef militaire, il jugeait que la Wehrmacht devait plutôt procéder à son arrestation, pour ensuite le faire passer en jugement, mais il était prêt à assumer le rôle de chef d’état intérimaire dans le cas du remplacement subit du Fuhrer.)
Très intéressant, ce livre. Dans la foulée, il faut aussi lire D-Day et la bataille de Normandie d’Antony Beevor, sur lequel je vous donne mes commentaires de lecture dans pas longtemps. D-Day offre un éclairage complémentaire et plus global aux mémoires de Ruge; c’est en même temps une leçon d’écriture dont tous les auteurs peuvent tirer profit. Mais on y reviendra.
Cote 7 / 10
Rommel face au débarquement 44
(Rommel und die invasion)
Friedrich Ruge
Presses de la Cité, 1960
305 pages
Merci à Philippe Guillaume pour sa générosité.

3 commentaires:
Wow, cet ouvrage me semble complet. Surtout que les faits viennent d'un gradé proche de Rommel, cela donne une dimension plus intime au maréchal et à sa prise de décision. Intéressant livre, pas jeune jeune si je me fis à la page couverture.
Je me demande seulement pourquoi cet ouvrage n'a pas été repris depuis sa parution dans les années 60.
De rien Richard. Je vois que tu as autant aimé ce livre que moi. C'est une lecture très intéressante pour les amateurs d'Histoire.
Enregistrer un commentaire