Pogné sous l’évier
de Frédéric Raymond
Le menton sur les genoux, je tremble à m’en fêler les os. Ma
respiration, assourdissante, m’empêche d’entendre ce qui se passe à l’extérieur
du cabinet sous l’évier. Parce que c’est là que je me suis caché, dans le
rangement sous le lavabo de la cafette. Avec mes six pieds deux, je me demande
encore comment j’ai fait pour rentrer là. Et comment je vais faire pour en
sortir sans me péter la tête, et sans me faire remarquer aussi.
Ça a commencé cet après-midi, et c’est 100% de ma faute. Il
y a longtemps que je travaillais sur mon clonage. Pas un clonage humain ou de
chèvre ou même de mouche, mais le clonage d’un gène dans une bactérie. Ça
faisait six putains de mois que je gossais là-dessus. Sans succès. Mes colonies
de E. coli ne poussaient pas. Quand
elles poussaient, il n’y avait aucune bande sur le gel d’agarose.
Mais aujourd’hui, ça a marché. Il y avait une belle bande,
juste de la longueur du gène que je voulais : une protéine humaine à la
fonction inconnue (comme la moitié des gènes dans le fond) que je voulais
étudier pour mon doc.
J’étais tellement excité que ça marche que j’ai décidé de
poursuivre l’expérience tout de suite. J’ai pipetté les cellules qui
serviraient à exprimer le gène. J’ai ajouté un peu de plasmide. Pis j’ai électrocuté
le tout. La méthode s’appelle une électroporation, mais ça reste au final
l’électrocution de bactéries pour faire des trous dans leurs parois et ainsi
permettre à l’ADN de rentrer dedans.
Bref, j’étais vraiment excité. Tellement excité que quand
j’ai voulu transférer les bactéries dans le milieu de culture, pour en faire
pousser plus afin de poursuivre mes expériences, j’ai échappé mon tube et il a
volé directement dans la face de Marie-Jade, la stagiaire d’été.
Elle a plaqué ses mains dans son visage. Elle avait reçu le
liquide carrément dans les yeux.
J’étais furieux après mon moi-même et encore plus après la
stagiaire qui avait mis son joli minois devant mes précieuses cellules. J’avais
juste hâte de refaire ma transfection, mais j’ai aidé M.-J. à marcher jusqu’au
lave-yeux. Je me suis excusé tout le temps qu’elle faisait couler l’eau sur ses
globes oculaires
« C’est pas dangereux. C’est juste du K12. Ça peut pas
t’infecter. »
J’espérais que j’avais raison, mais je ne voulais pas
qu’elle panique trop. Ça aurait empiré la situation. Quand elle s’est relevée
vers moi, M.-J. avait l’œil rouge vif. Elle a dû remarquer que quelque chose
clochait dans mon expression, car elle m’a demandé ce qui n’allait pas. Je lui
ai dit que c’était correct, qu’on allait descendre à l’urgence de l’hôpital
pour qu’ils lui donnent des antibiotiques en prévention.
On marchait dans le corridor menant à l’ascenseur quand elle
a stoppé net. Elle s’est mise à crier. Pendant que j’essayais de la calmer, des
étudiants et des chercheurs ont accouru pour voir ce qui se passait. Un petit
groupe s’est attroupé devant nous. J’ai tenté de leur expliquer ce qui s’était
passé, mais M.-J. criait si fort que personne ne comprenait ce que je disais.
Et là, sa face a explosé. Bon, pas exactement son visage,
mais plutôt ses yeux. Ses yeux ont éclaté, projetant un liquide rouge vif sur
l’attroupement de gens qui se massait devant nous. Je n’aurais jamais cru que
des yeux pouvaient contenir autant de liquide.
Marie-Jade est tombée sur le plancher.
Tout le monde criait.
L’hystérie se propageait comme l'ébola (mais en accéléré).
Puis là, d’un bond, la stagiaire s’est relevée et elle s’est
jetée sur un vieux prof qui s’était approché pour l’aider. Elle l’a attrapé par
les épaules, puis elle a enfoncé ses doigts dans ses yeux.
J’ai entendu un pop discret à travers l’explosion de chair.
J’ai reculé d’un pas, puis j’ai regardé mes collègues.
Plusieurs d’entre eux avaient aussi les yeux rouges. Une vieille technicienne
se tenait la tête à deux mains, comme si elle allait exploser.
Ce fut la deuxième victime de mon clonage.
Ses yeux à elle aussi ont éclaté, puis elle a pivoté d’un
demi-tour pour se mettre à courir dans le corridor en hurlant. Je voulais
quitter le labo, mais le chemin vers l’ascenseur était barré par le groupe qui
semblait de plus en plus infecté par le fruit de mes expériences.
Câlisse.
Il faudrait que je fasse le tour par l’autre côté.
J’ai donc reculé un peu avant de me mettre à courir moi
aussi. Silencieusement, si on exclut ma respiration saccadée. En tournant le
coin, j’ai foncé en plein dans la technicienne infectée. Elle avait fait le
tour de l’ilot en courant. Elle a essayé de m’arracher les yeux, mais je me
suis défendu. Heureusement, elle n’était pas bien grosse. Je l’ai fait basculer
sur le côté et j’ai pu m’enfuir.
J’ai couru vers la porte qui menait à l’ascenseur. Fuck.
J’avais laissé ma carte magnétique sur mon bureau. Que me restait-il comme
option ? Me cacher, bien sûr.
C’est pour ça que je suis là, dans ce rangement exigu, avec
une bouteille de savon à vaisselle qui me rentre dans le… J’attends le bon
moment pour sortir, ou bien la venue des secours, mais surtout je me triture
l’esprit à repenser à ma maudite gaffe de marde.
Pour une fois que mes clonages fonctionnent, il faut que je
contamine tout le labo. C’est clair que je pourrais faire un Nature avec cette protéine. Mais pour
ça, il faut que je sorte d’ici vivant, que je ne succombe pas à ce phénotype
meurtrier.
© Frédéric Raymond
3 commentaires:
Bravo Frédéric, c'est vraiment bon!
J'aime ça un narrateur qui raconte comme ça. J'ai ri. Ta version personnelle des zombies de labo.
Pwahahaha! J'aime le ton juste un peu décalé du gars qui, pogné sous l'évier avec des zombies meurtriers partout autour se dit que sa découverte va être digne d'une grande revue scientifique! :p En effet, superbe dosage humour/horreur! (Et je ne suis vraiment pas une fan de ce mélange des genres d'habitude! :)
Merci Martin et Geneviève! Techniquement, ce ne sont pas vraiment des zombies. J'imaginais plus des prions qui font exploser des protéines des yeux... C'est drôle, mes seuls textes de "zombies" ont été écris pour le concours de l'Ermite. Ça ne m'intéresse pas trop d'écrire ça en général (quoi que j'ai peut-être l'idée du troisième texte de la trilogie, à écrire pour l'année prochaine...)
Enregistrer un commentaire