mercredi 16 novembre 2016

Roulement de tambour : la 3e place

Il y a deux types de chutes pour une nouvelle. L'imprévue, qui vous sort de vos bobettes,  fais cogner votre mâchoire contre la table et qui vous laisse pantois (ou pantoise, c'est selon); et l'inéluctable, la chute vers laquelle tout le texte tend, qui ne vous jette pas par terre mais qui laisse un goût terreux dans la bouche parce qu'elle était inévitable. Toi et moi, la courte nouvelle ci-après, appartient à la seconde catégorie, elle ne vous surprendra pas, mais elle vous laissera avec un malaise certain.



Toi et Moi
de Martin Mercure

Tu te réveilles enfin, en panique. Tu souffres. Tu tentes d’ouvrir la bouche parce qu’il y a quelque chose à l’intérieur, mais la douleur s’accentue, et elle reste résolument close. L’objet est dur et long, il te meurtrit le palais à chaque fois que tu avales. Tu veux le retirer avec tes doigts, mais tu réalises que tes bras, et tes jambes, sont attachés.

Tu es étendu en croix sur un lit, nu, dans une pièce sale. Tu tournes la tête en tout sens; il n'y a personne d'autre et rien ne t’est familier. Un hurlement naît dans ta gorge, mais meurt contre tes lèvres scellées dans une apothéose de douleur. Ton cœur bat fort, tu respires avec difficulté par tes narines obstruées de sécrétions. Tu as pleuré et tu pleureras encore, mon gars.

Tu te débats, tu veux te libérer de tes liens. En soulevant ton bassin, tu remarques que le drap colle à ta peau. Il est humide, souillé par ta sueur et, tu distingues l’odeur âcre, par ton urine. Enfin, ta main gauche semble vouloir passer dans la boucle. Tu forces, encore et encore, à t’en arracher le pouce. Difficile de faire autant d’effort sans remuer les lèvres, hein?

Et voilà, c’est fait! Tu peux palper délicatement tes lèvres. Tu sens des fils. Tu as peine à y croire, mais ta bouche est cousue comme dans une de ces histoires d’épouvante. Des larmes coulent aux coins de tes yeux? Mais tu n’es pas faible. Tu te reprends et tu cherches à défaire le nœud qui enserre ton autre poignet, sans succès. Cette main-là ne passera pas, elle est peut-être plus grosse que l’autre. Tu es droitier, n’est-ce pas?

Voilà que tu aperçois le petit miroir posé sur la table de nuit. En t’étirant, tu réussis à t’en saisir et tu te regardes, pétrifié d’horreur. Tu déglutis difficilement. Tes lèvres gonflées, rouges d’infection, sont ficelées comme tu l’avais imaginé. La peau de ton visage n’est pas en bien meilleur état avec ces brûlures et ces craquelures, un malheureux mélange de beige, de rouge et de noir.

De rage, tu fracasses le miroir contre le montant du lit. De nouvelles larmes s’échappent. Tu trembles? De colère ou de peur? Je sais, les deux. C’est une situation stressante, je te le concède.

Un éclat de verre a atterri sur ta poitrine. Tu t’en saisis et t’appliques à scier la corde. Quelle importance que tes doigts saignent? Et à ce stade, te déchirer un peu la peau du poignet avec la pointe du morceau de miroir n’est pas bien grave. Elle n’est pas très habile cette main gauche.

Enfin coupé, tu te relèves. Prends ton temps, tu es étourdi. Les nœuds à tes chevilles cèdent facilement. Tu balances tes jambes au bord du lit. Le plancher est froid, un frisson te parcourt le corps. Tu essaies de reprendre le contrôle de ton rythme cardiaque, tu ressens chaque battement dans tes lèvres tuméfiées.

Fait attention, tes jambes sont faibles. Tu fais quelques pas chancelants jusqu’à une table couverte de poussière. On y a laissé une bobine de fil, une aiguille ternie et une paire de ciseaux à couture. Tu t’en empares puis retournes t’asseoir sur le lit avec un bout de miroir. Ta main tremble quand tu coupes les fils qui relient tes lèvres. Tu les ouvres prudemment et retires l’objet qui encombrait ta bouche.

C’est un petit crucifix! Mais pourquoi?

Ça y est, les souvenirs te reviennent : Ces idées noires qui envahissaient ton esprit sans raisons, ces désirs morbides, ces fantasmes macabres et surtout, ces voix qui te susurraient à l’oreille des choses horribles. Tu avais parfois conscience que tu n’étais plus entièrement toi-même, mais tu n’as pas beaucoup résisté. Ta petite vie était tellement ennuyeuse. Célibataire, un emploi merdique dans une ville qui n’était pas la tienne. Quelques amis de circonstances et des parents retraités à qui tu téléphonais deux fois par année.

Les gens autour de toi se sont inquiétés de ta pâleur, de tes yeux rougis. Ton caractère exacerbé t’a fait perdre ton travail. Tu errais dans les rues la nuit, tu effrayais les femmes seules. Les voisins se plaignaient de t’entendre hurler chez toi des mots incompréhensibles. Bien entendu, tes soi-disant amis ont disparu. C’est ta propriétaire qui a appelé tes parents. Elle a parlé de dépression, de psychose et de schizophrénie. Elle a parlé d’avertir la police.

Papa et maman sont venus. Tu as été violent, puis confus et tu as pleuré. Ils t’ont ramené à la maison, t’ont fait examiner par un médecin, ami de la famille, puis par ton oncle, le prêtre. Ces deux spécialistes ont vus les marques sur ton corps, ils ont observés les changements radicaux de ta personnalité, ils ont été témoins de phénomènes inexplicables. L’homme de Dieu en a référé à ses supérieurs, et même si l’homme de science n’approuvait pas, il n’a pas fait d’opposition.

Dans tes derniers moments de lucidité, tu as réalisé que tu jouais le rôle d’une petite fille possédée dans un remake d’un vieux film d’horreur.

Et te voici maintenant dans cette pièce inconnue. Tu as marché jusqu’à l’entrée de la chambre pendant ton petit flash-back. Tu es encore nu, tu grelottes, mais c’est le moindre de tes soucis. Tu ouvres la porte et tes tremblements s’intensifient, mais pas à cause du froid. Tes doigts se relâchent, le crucifix tombe et disparaît avant de toucher le sol. Devant toi s’étendent les décombres d’une ville. Des flammes s’élèvent çà et là et des cris de souffrance te parviennent. La scène te fait penser au conflit en Syrie. Mais ce n’est pas la guerre, ni même l’apocalypse, quoique…

Tu es mort et je t’ai entraîné ici avec moi.

Désolé, mais l’exorcisme n’a pas fonctionné. Alors on t’a mis cette croix dans la bouche pour te protéger dans l’au-delà. Inutile de te dire que ça n’a pas marché non plus. On va être ensemble pendant très longtemps. Toi et Moi.


© Martin Mercure

5 commentaires:

Frédéric Raymond a dit…

Woah! Excellente nouvelle. Bravo Martin!

Gen a dit…

Superbe! Martin, tu écris vraiment trop peu souvent! :)

Isabelle Lauzon a dit…

Quel bonheur de te lire, Martin! Félicitations! 😀

Luc Dagenais a dit…

Félicitations Martin!

Mercure a dit…

Merci pour ces beaux commentaires, les amis.
Un gros merci aussi à l'ermite. Sans son concours, je n'aurais pas écrit mille mots cette année. Mais comme la dernière fois, ça me donne une bonne stimulation pour recommencer à écrire.