Toi et Moi
de Martin Mercure
Tu te réveilles enfin, en panique. Tu souffres.
Tu tentes d’ouvrir la bouche parce qu’il y a quelque chose à l’intérieur, mais
la douleur s’accentue, et elle reste résolument close. L’objet est dur et long,
il te meurtrit le palais à chaque fois que tu avales. Tu veux le retirer avec
tes doigts, mais tu réalises que tes bras, et tes jambes, sont attachés.
Tu es étendu en croix sur un lit, nu, dans une
pièce sale. Tu tournes la tête en tout sens; il n'y a personne d'autre et rien
ne t’est familier. Un hurlement naît dans ta gorge, mais meurt contre tes
lèvres scellées dans une apothéose de douleur. Ton cœur bat fort, tu respires
avec difficulté par tes narines obstruées de sécrétions. Tu as pleuré et tu
pleureras encore, mon gars.
Tu te débats, tu veux te libérer de tes liens.
En soulevant ton bassin, tu remarques que le drap colle à ta peau. Il est
humide, souillé par ta sueur et, tu distingues l’odeur âcre, par ton urine.
Enfin, ta main gauche semble vouloir passer dans la boucle. Tu forces, encore
et encore, à t’en arracher le pouce. Difficile de faire autant d’effort sans
remuer les lèvres, hein?
Et voilà, c’est fait! Tu peux palper
délicatement tes lèvres. Tu sens des fils. Tu as peine à y croire, mais ta
bouche est cousue comme dans une de ces histoires d’épouvante. Des larmes
coulent aux coins de tes yeux? Mais tu n’es pas faible. Tu te reprends et tu
cherches à défaire le nœud qui enserre ton autre poignet, sans succès. Cette
main-là ne passera pas, elle est peut-être plus grosse que l’autre. Tu es
droitier, n’est-ce pas?
Voilà que tu aperçois le petit miroir posé sur
la table de nuit. En t’étirant, tu réussis à t’en saisir et tu te regardes,
pétrifié d’horreur. Tu déglutis difficilement. Tes lèvres gonflées, rouges
d’infection, sont ficelées comme tu l’avais imaginé. La peau de ton visage
n’est pas en bien meilleur état avec ces brûlures et ces craquelures, un
malheureux mélange de beige, de rouge et de noir.
De rage, tu fracasses le miroir contre le
montant du lit. De nouvelles larmes s’échappent. Tu trembles? De colère ou de
peur? Je sais, les deux. C’est une situation stressante, je te le concède.
Un éclat de verre a atterri sur ta poitrine. Tu
t’en saisis et t’appliques à scier la corde. Quelle importance que tes doigts
saignent? Et à ce stade, te déchirer un peu la peau du poignet avec la pointe
du morceau de miroir n’est pas bien grave. Elle n’est pas très habile cette
main gauche.
Enfin coupé, tu te relèves. Prends ton temps, tu es étourdi. Les nœuds à tes chevilles cèdent facilement. Tu balances tes jambes au bord du lit. Le plancher est froid, un frisson te parcourt le corps. Tu essaies de reprendre le contrôle de ton rythme cardiaque, tu ressens chaque battement dans tes lèvres tuméfiées.
Fait attention, tes jambes sont faibles. Tu fais
quelques pas chancelants jusqu’à une table couverte de poussière. On y a laissé
une bobine de fil, une aiguille ternie et une paire de ciseaux à couture. Tu
t’en empares puis retournes t’asseoir sur le lit avec un bout de miroir. Ta
main tremble quand tu coupes les fils qui relient tes lèvres. Tu les ouvres
prudemment et retires l’objet qui encombrait ta bouche.
C’est un petit crucifix! Mais pourquoi?
Ça y est, les souvenirs te reviennent : Ces
idées noires qui envahissaient ton esprit sans raisons, ces désirs morbides,
ces fantasmes macabres et surtout, ces voix qui te susurraient à l’oreille des
choses horribles. Tu avais parfois conscience que tu n’étais plus entièrement
toi-même, mais tu n’as pas beaucoup résisté. Ta petite vie était tellement
ennuyeuse. Célibataire, un emploi merdique dans une ville qui n’était pas la
tienne. Quelques amis de circonstances et des parents retraités à qui tu
téléphonais deux fois par année.
Les gens autour de toi se sont inquiétés de ta
pâleur, de tes yeux rougis. Ton caractère exacerbé t’a fait perdre ton travail.
Tu errais dans les rues la nuit, tu effrayais les femmes seules. Les voisins se
plaignaient de t’entendre hurler chez toi des mots incompréhensibles. Bien
entendu, tes soi-disant amis ont disparu. C’est ta propriétaire qui a appelé
tes parents. Elle a parlé de dépression, de psychose et de schizophrénie. Elle
a parlé d’avertir la police.
Papa et maman sont venus. Tu as été violent,
puis confus et tu as pleuré. Ils t’ont ramené à la maison, t’ont fait examiner
par un médecin, ami de la famille, puis par ton oncle, le prêtre. Ces deux
spécialistes ont vus les marques sur ton corps, ils ont observés les
changements radicaux de ta personnalité, ils ont été témoins de phénomènes
inexplicables. L’homme de Dieu en a référé à ses supérieurs, et même si l’homme
de science n’approuvait pas, il n’a pas fait d’opposition.
Dans tes derniers moments de lucidité, tu as réalisé que tu jouais le rôle d’une petite fille possédée dans un remake d’un vieux film d’horreur.
Et te voici maintenant dans cette pièce
inconnue. Tu as marché jusqu’à l’entrée de la chambre pendant ton petit
flash-back. Tu es encore nu, tu grelottes, mais c’est le moindre de tes soucis.
Tu ouvres la porte et tes tremblements s’intensifient, mais pas à cause du froid.
Tes doigts se relâchent, le crucifix tombe et disparaît avant de toucher le
sol. Devant toi s’étendent les décombres d’une ville. Des flammes s’élèvent çà
et là et des cris de souffrance te parviennent. La scène te fait penser au
conflit en Syrie. Mais ce n’est pas la guerre, ni même l’apocalypse, quoique…
Tu es mort et je t’ai entraîné ici avec moi.
Désolé, mais l’exorcisme n’a pas fonctionné.
Alors on t’a mis cette croix dans la bouche pour te protéger dans l’au-delà.
Inutile de te dire que ça n’a pas marché non plus. On va être ensemble pendant
très longtemps. Toi et Moi.
© Martin Mercure
© Martin Mercure
5 commentaires:
Woah! Excellente nouvelle. Bravo Martin!
Superbe! Martin, tu écris vraiment trop peu souvent! :)
Quel bonheur de te lire, Martin! Félicitations! 😀
Félicitations Martin!
Merci pour ces beaux commentaires, les amis.
Un gros merci aussi à l'ermite. Sans son concours, je n'aurais pas écrit mille mots cette année. Mais comme la dernière fois, ça me donne une bonne stimulation pour recommencer à écrire.
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