Poussières sur Mars
Caroline Lacroix
Aliya appuie sur le bouton qui commande l’ouverture de la porte coulissante. Le bruit de l’air évacué du sas est le dernier son. Tous les volumes sont à zéro pour profiter du silence de la planète rouge, brisé seulement par le sifflement de sa respiration. À l’intérieur et dans son scaphandre, tous ces bips-bips l’agressent, lui donnent l’impression que l’endroit est surpeuplé. Le cratère n’est pas loin, juste au-delà des dunes. Son refuge. Où elle s’isolait, trouvait un peu de tranquillité. Avant. Quand il était difficile d’être seule dans la station exiguë. Une centaine de longues foulées bondissantes la mènent au bord du trou. Elle s’assoit, les pieds pendants dans le vide. Son regard se perd sur l’horizon rouge. Le vide se fait dans son esprit. Enfin.
La tempête s’est finalement calmée. Un mois emprisonnée à l’intérieur. L’extérieur lui a manqué. Même si sa combinaison ajustée lui comprime le corps, c’est dehors qu’elle se sent libre. Elle tourne la tête et peut voir à des kilomètres dans tous les sens; la bulle de son casque n’entrave en rien sa vision. À droite, la plaine à perte de vue qui embrasse l’horizon, loin, très loin, là-bas. Derrière, en avant-plan, les sept modules de la station, de moins en moins blancs à mesure que la poussière rouge s’y colle. À gauche, la navette, leur aller simple vers Mars, couverte de sable. Combien de temps avant qu’elle ne soit plus qu’une dune? Et, loin devant, le mont Olympe. Olympus Mons. Plus grand encore qu’il n’en a l’air à cette distance. Ils n’avaient pas eu le temps de s’y rendre. Mais ça faisait partie de leurs plans. Dès qu’ils avaient posé le pied sur le sol, ils avaient commencé à en parler. Maintenant, le temps, ce n’est pas ce qui lui manque.
Une lumière rouge clignote, à gauche, sur la visière de son casque. Elle fixe la plaine, le temps que la lumière s’éteigne. Une grande inspiration, l’odeur inimitable de l’oxygène en tube, différente de celle de la station. Puis elle sort la boîte de son sac, la dépose sur ses genoux. Ses yeux sont secs, mais il y a comme un creux dans son estomac. Le couvercle s’ouvre sans résistance, elle fixe les cendres qui remplissent la boîte. Une pause, comme une hésitation, comme si libérer toute cette poussière grise allait changer quoi que ce soit. Puis, d’un geste sec, elle renverse le contenant. Les cendres tournoient dans la brise, tombent vers le fond du cratère. Un nuage gris qui se mêle aux ocres tout en bas. Jack rejoint les autres.
Il y avait eu Félix, le premier. Un accident bête, une chute, sa combinaison déchirée. Ils l’avaient entendu mourir. L’agonie de leur ami en direct dans leurs oreilles. Ils avaient récupéré son corps, puis l’avaient incinéré avant de répandre ses restes dans le cratère tel qu’il l’avait souhaité. Après, lorsque le virus avait fait sa première victime, il avait semblé normal de répandre les cendres de Sofia au même endroit. Puis une troisième victime, puis tous les sept. Tous, sauf elle. C’était devenu leur cimetière. Mais elle, qui la réduira en cendre? Qui viendra les répandre avec celles de ses compagnons? Elle sera seule. Pour l’éternité. Ses restes même pas mêlés à ceux de ses amis. Et si elle répondait enfin à l’appel d’Olympus Mons? Son regard se durcit, sa décision se raffermit.
Elle se lève et contourne le cratère par la gauche. Elle fixe la haute montagne, au loin. Elle passe à côté du vaisseau sans s’arrêter, à coup de longues enjambées.
La lumière clignote de nouveau à la gauche de son champ de vision. Elle soupire et active le message.
L’image, de mauvaise qualité, s’affiche en transparence sur sa visière. Le visage de Steve se superpose au paysage. Mais Olympus est toujours là, en arrière-plan.
Salut Ali! On n’a pas reçu ton rapport hier (l’image s’arrête quelques secondes, le son coupe)… silence m’inquiète. Tout va bien? J’ai examiné les résultats à nouveau, je confirme que tu es immunisée. Mais, rassure-moi quand même, toujours pas de signe d’infection? (le message s’arrête encore, puis reprend)… n’as pas non plus contacté le docteur Lefrançois. Tu sais, on est conscient que la solitude peut te peser. Mais c’est important d’en parler. (coupure)… la prochaine vague d’immigration est toujours en suspens, mais du nouvel équipement partira finalement d’ici une semaine. Bon, c’est rien à court terme pour toi, je sais, mais, d’ici à ce que le matériel arrive, on s’attelle à redéfinir ta mission pour les neuf prochains mois. On pense qu’il faut continuer l’exploration. Et tu as besoin de buts. Les grands bonzes n’ont pas été faciles à convaincre. (coupure)… mais, ils incluent un rover (silence)… au cas où il n’y aurait plus personne à l’arrivée du vaisseau. Écoute, j’aimerais vraiment entendre ta voix. Tu me réponds rapidement, d’accord? Au minimum, un message vocal, s’il te plaît.
Un grésillement emplit son casque avant que le silence ne reprenne la place. Elle avance toujours vers la montagne, mais ses foulées se font moins bondissantes. Steve a raison, elle a besoin d’un but. Mourir en allant vers la montagne ou voir la suite des choses? Si elle va chercher le rover, elle pourra s’approcher plus près d’Olympus qu’ils ne l’ont jamais été. Puis, ouvrir son casque et en finir. Seule. Mais près du but. Près d’un but. Elle peut aussi retourner à la station, continuer à tout faire fonctionner, préparer la prochaine vague de colons. Se convaincre qu’il y aura une prochaine vague. Elle tourne lentement le dos à Olympus, sa décision balance avec chaque foulée : aller chercher le rover, attendre une prochaine vague, aller chercher le rover...
© Caroline Lacroix