jeudi 17 novembre 2016

Roulement de tambour un peu plus long : la 2e place

Règle générale, l'humour et l'horreur ne se mélangent pas très bien. Le rire et la terreur sont des éléments distincts et opposés. Mais Frédéric Raymond réussit là où bien d'autres se plantent en forçant la note. Tout est dans le personnage, qui nous offre une pinte de bon sang...


Pogné sous l’évier
de Frédéric Raymond
  
Le menton sur les genoux, je tremble à m’en fêler les os. Ma respiration, assourdissante, m’empêche d’entendre ce qui se passe à l’extérieur du cabinet sous l’évier. Parce que c’est là que je me suis caché, dans le rangement sous le lavabo de la cafette. Avec mes six pieds deux, je me demande encore comment j’ai fait pour rentrer là. Et comment je vais faire pour en sortir sans me péter la tête, et sans me faire remarquer aussi.

Ça a commencé cet après-midi, et c’est 100% de ma faute. Il y a longtemps que je travaillais sur mon clonage. Pas un clonage humain ou de chèvre ou même de mouche, mais le clonage d’un gène dans une bactérie. Ça faisait six putains de mois que je gossais là-dessus. Sans succès. Mes colonies de E. coli ne poussaient pas. Quand elles poussaient, il n’y avait aucune bande sur le gel d’agarose.
Mais aujourd’hui, ça a marché. Il y avait une belle bande, juste de la longueur du gène que je voulais : une protéine humaine à la fonction inconnue (comme la moitié des gènes dans le fond) que je voulais étudier pour mon doc.

J’étais tellement excité que ça marche que j’ai décidé de poursuivre l’expérience tout de suite. J’ai pipetté les cellules qui serviraient à exprimer le gène. J’ai ajouté un peu de plasmide. Pis j’ai électrocuté le tout. La méthode s’appelle une électroporation, mais ça reste au final l’électrocution de bactéries pour faire des trous dans leurs parois et ainsi permettre à l’ADN de rentrer dedans.
Bref, j’étais vraiment excité. Tellement excité que quand j’ai voulu transférer les bactéries dans le milieu de culture, pour en faire pousser plus afin de poursuivre mes expériences, j’ai échappé mon tube et il a volé directement dans la face de Marie-Jade, la stagiaire d’été.

Elle a plaqué ses mains dans son visage. Elle avait reçu le liquide carrément dans les yeux.
J’étais furieux après mon moi-même et encore plus après la stagiaire qui avait mis son joli minois devant mes précieuses cellules. J’avais juste hâte de refaire ma transfection, mais j’ai aidé M.-J. à marcher jusqu’au lave-yeux. Je me suis excusé tout le temps qu’elle faisait couler l’eau sur ses globes oculaires

« C’est pas dangereux. C’est juste du K12. Ça peut pas t’infecter. »

J’espérais que j’avais raison, mais je ne voulais pas qu’elle panique trop. Ça aurait empiré la situation. Quand elle s’est relevée vers moi, M.-J. avait l’œil rouge vif. Elle a dû remarquer que quelque chose clochait dans mon expression, car elle m’a demandé ce qui n’allait pas. Je lui ai dit que c’était correct, qu’on allait descendre à l’urgence de l’hôpital pour qu’ils lui donnent des antibiotiques en prévention.

On marchait dans le corridor menant à l’ascenseur quand elle a stoppé net. Elle s’est mise à crier. Pendant que j’essayais de la calmer, des étudiants et des chercheurs ont accouru pour voir ce qui se passait. Un petit groupe s’est attroupé devant nous. J’ai tenté de leur expliquer ce qui s’était passé, mais M.-J. criait si fort que personne ne comprenait ce que je disais.

Et là, sa face a explosé. Bon, pas exactement son visage, mais plutôt ses yeux. Ses yeux ont éclaté, projetant un liquide rouge vif sur l’attroupement de gens qui se massait devant nous. Je n’aurais jamais cru que des yeux pouvaient contenir autant de liquide.
Marie-Jade est tombée sur le plancher.

Tout le monde criait.

L’hystérie se propageait comme l'ébola (mais en accéléré).

Puis là, d’un bond, la stagiaire s’est relevée et elle s’est jetée sur un vieux prof qui s’était approché pour l’aider. Elle l’a attrapé par les épaules, puis elle a enfoncé ses doigts dans ses yeux.

J’ai entendu un pop discret à travers l’explosion de chair.

J’ai reculé d’un pas, puis j’ai regardé mes collègues. Plusieurs d’entre eux avaient aussi les yeux rouges. Une vieille technicienne se tenait la tête à deux mains, comme si elle allait exploser.

Ce fut la deuxième victime de mon clonage.

Ses yeux à elle aussi ont éclaté, puis elle a pivoté d’un demi-tour pour se mettre à courir dans le corridor en hurlant. Je voulais quitter le labo, mais le chemin vers l’ascenseur était barré par le groupe qui semblait de plus en plus infecté par le fruit de mes expériences.

Câlisse.

Il faudrait que je fasse le tour par l’autre côté.

J’ai donc reculé un peu avant de me mettre à courir moi aussi. Silencieusement, si on exclut ma respiration saccadée. En tournant le coin, j’ai foncé en plein dans la technicienne infectée. Elle avait fait le tour de l’ilot en courant. Elle a essayé de m’arracher les yeux, mais je me suis défendu. Heureusement, elle n’était pas bien grosse. Je l’ai fait basculer sur le côté et j’ai pu m’enfuir.

J’ai couru vers la porte qui menait à l’ascenseur. Fuck. J’avais laissé ma carte magnétique sur mon bureau. Que me restait-il comme option ? Me cacher, bien sûr.

C’est pour ça que je suis là, dans ce rangement exigu, avec une bouteille de savon à vaisselle qui me rentre dans le… J’attends le bon moment pour sortir, ou bien la venue des secours, mais surtout je me triture l’esprit à repenser à ma maudite gaffe de marde.

Pour une fois que mes clonages fonctionnent, il faut que je contamine tout le labo. C’est clair que je pourrais faire un Nature avec cette protéine. Mais pour ça, il faut que je sorte d’ici vivant, que je ne succombe pas à ce phénotype meurtrier.


© Frédéric Raymond

3 commentaires:

Mercure a dit…

Bravo Frédéric, c'est vraiment bon!
J'aime ça un narrateur qui raconte comme ça. J'ai ri. Ta version personnelle des zombies de labo.

Gen a dit…

Pwahahaha! J'aime le ton juste un peu décalé du gars qui, pogné sous l'évier avec des zombies meurtriers partout autour se dit que sa découverte va être digne d'une grande revue scientifique! :p En effet, superbe dosage humour/horreur! (Et je ne suis vraiment pas une fan de ce mélange des genres d'habitude! :)

Frédéric Raymond a dit…

Merci Martin et Geneviève! Techniquement, ce ne sont pas vraiment des zombies. J'imaginais plus des prions qui font exploser des protéines des yeux... C'est drôle, mes seuls textes de "zombies" ont été écris pour le concours de l'Ermite. Ça ne m'intéresse pas trop d'écrire ça en général (quoi que j'ai peut-être l'idée du troisième texte de la trilogie, à écrire pour l'année prochaine...)