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mardi 9 juin 2009

79. Army Group South - Antonio J. Muñoz

Depuis presque vingt ans, un des grands axes de la recherche historique sur la Seconde guerre mondiale porte sur la responsabilité de la Werhmacht quant à sa participation aux crimes de guerre et aux crimes contre l'humanité commis sur le front de l'Est.

De la fin de la seconde guerre jusqu'au début des années 90, la Werhmacht a bénéficié d'un traitement de faveur dans l'opinion publique occidentale. Pour les besoins de la guerre froide, le rôle qu'elle a joué dans le génocide des Juifs et des Tsiganes, l'assassinat de masse des populations civiles soviétiques et le traitement criminel des prisonniers de guerre russes, n'a jamais été questionné sérieusement.

Sa responsabilité a été balayé sous le tapis grâce à la complicité des Américains qui, dans le cadre de la guerre de l'espionnage qui s'amorçait, avaient besoin d'hommes connaissant bien l'ennemi, à la fois le terrain et la machine militaire de l'URSS. Et
quoi de mieux que les commandants de la Werhmacht (spécialement ceux de l'Ostheer) qui venaient de combattre durant quatre ans dans les territoires appartenant à l'ennemi. Ces hommes-là ont occupé des postes de commandament prestigieux dans la nouvelle armée allemande, la Bundeswehr, et à l'OTAN. Il ne fallait pas que le passé déteigne sur la « cause », ce qui fut fait. La couleuvre de l'innocence de la Werhmacht fit aussi l'affaire de l'Allemagne abattue, puisqu'elle montrait que ce n'étaient pas tous les Allemands qui étaient coupables, que la Werhmacht avait fait une guerre dure, mais chevaleresque.

Il est singulier de constater que le rôle et l'innocence de la Werhmacht n'ont été remis en question qu'à partir des années 90, à l'effondrement de l'Union soviétique, effondrement qui marque la fin de la guerre froide. Il est aussi singulier de penser que la guerre froide a été gagné en partie grâce à des criminels de guerre et des génocidaires. Depuis ce moment les historiens remettent en question « l'innocence » de l'armée allemande et interroge les liens entre les directives hitlériennes, l'aide apportée aux unités d'extermination SS et la prise en charge des bataillons de la police.

Alors que les preuves s'accumulent contre les groupes d'armées Nord et Centre, Antonio Munoz entreprend de montrer la connivence
factuelle, mais inavouée, du groupe d'armées Sud (dans l'axe Kiev-Odessa-Rostov) avec les Einsatzgruppen C et D et les diverses forces policières allemandes et nationales de l'arrière-front.

Je dois admettre que si la démonstration apparaît solide et bien faite, elle est par contre extrêmement difficile à lire car l'auteur utilise un mélange touffu de pédanterie et de statistiques de déplacement et d'assignation. À sa décharge, il faut admettre que la nature de ce style d'ouvrage est plutôt technique, basé en grande partie sur des rapports de mouvements de troupes.

En somme, un ouvrage nécessaire mais exigeant.

Cote 6,5 / 10

Army Group South
Rear Army Security and the Holocaust 1941-1943
Antonio J. Mu
ñoz
Academic Publishing Group, 2009
140 pages
photos, illustrations et cartes

dimanche 29 mars 2009

54. Noirs dans les camps nazis - Serge Bilé

Le sort fait aux Noirs dans les camps nazis ne se distingue en rien de celui fait aux autres : même monstruosité, même démesure, même implacabilité. C'est seulement que jusqu'à présent on en a très peu parlé et que la bibliographie sur le sujet est quasi inexistante. Même après si longtemps, les faits de l'Holocauste continuent de surprendre. On croit tout savoir, on s'aperçoit qu'il y a de larges territoires totalement méconnus.

Dans son petit livre, Serge Bilé fait œuvre de pionnier en français du moins, car il semble y avoir quelques études en allemand. Il commence par l'historique un peu ironique du premier Konzentrationlager construit en 1904 par les Allemands pour emprisonner et exterminer le peuple herero de Namibie. En un an, 60000 d'entre-eux seront tués, soit 80 % de la population totale. Un véritable génocide, le premier du 20e siècle, reconnu comme tel en 2004 par le gouvernement allemand et pour lequel des excuses officielles ont été présentés (sans compensation cependant).

Le livre de Bilé est unique et essentiel, malgré une tendance à râtisser trop large. On prendra pour exemple cette asssez longue introduction à l'enfer nazi via le massacre des Hereros, et une fin qui fait un lien assez gros avec le racisme que les Noirs subissaient aux États-Unis à la même époque où les camps étaient libérés. Le racisme américain est un sujet sulfureux en soi, mais un peu à côté de la track quand on l'associe au nazisme.

Ne pouvant étayer son propos sur à peu près aucune matière statistique, ni grandes études, et pour cause, ce champ de l'histoire est encore à faire, Bilé livre une série de témoignages personnels de survivants ou de leurs compagnons de camps. C'est peu de chose pour le moment, pourtant ce livre est indispensable.

Cote 8 / 10

Noirs dans les camps nazis
Serge Bilé
Le serpent à plumes, 2006
147 pages

jeudi 5 mars 2009

48. Premier roman pour Momo de Sinro - Écrire en toute liberté - François Barcelo

4e de couverture : Un écolier peut-il écrire un roman ? Bien sûr ! La preuve : Momo aura bientôt rédigé le sien. Une écrivaine est venue à son école, elle a parlé de son métier et donné quelques conseils aux élèves. Momo, qui rêve de devenir auteur lui aussi, s'est ensuite mis au travail.

Premier roman pour Momo de Sinro
est la neuvième aventure de Maurice Monette, dit Momo, de Saint-Romain-des-Champs. Un garçon d'une dizaine d'années, curieux, rigolo, avec une propension à se mettre les pieds dans les plats. François Barcelo a eu la main heureuse avec ce personnage dont toutes les aventures sont intéressantes et écrites avec verve et l'humour particulier de l'auteur.

Ici, ce qui est super intéressant, c'est que Barcelo, l'air de rien, parle du métier d'écrivain, des étapes de l'élaboration d'un roman, des conditions d'écriture, de la vie des écrivains. Avec humour, bien sûr, ce n'est pas un roman didactique. J'ai 53 ans et je ris toujours avec Momo de Sinro. En prime, le lecteur a droit à l'oeuvre de Momo à la fin du livre, un roman de sf intitulé La planète plate.

Barcelo a déjà donné le meilleur livre sur l'écriture au Québec lorsqu'il a fait paraître Écrire en toute liberté aux Éditions Trois-Pistoles en 2001. Chiffres à l'appui, car Barcelo ne cache rien des sommes en jeu, ni des tirages, ni des relations avec les éditeurs, ce court essai jette un regard lucide sur ce que c'est que de vivre de son clavier quand on ne s'appelle pas Perro ou Laberge. Pas facile. Barcelo a publié plus d'une quarantaine de livres, incluant les jeunesses, c'est un auteur connu, reconnu, et pourtant ses romans qui sont tous grand-public tirent encore à 2000 exemplaires à peine. Une misère.

Premier roman pour Momo de Sinro s'inscrit dans une certaine continuité avec Écrire en toute liberté.

Ce lecteur-ci recommande les deux livres. Si vous écrivez, ou souhaitez écrire, le second est indispensable

Cote 8 / 10
Premier roman pour Momo de Sinro
François Barcelo
Québec Amérique, 2008
186 pages

Cote 10 / 10
Écrire en toute liberté
François Barcelo
Trois-Pistoles, 2001
124 pages

mercredi 20 août 2008

15. Night of the Caribou - Douglas How

Un épisode méconnu de la seconde guerre mondiale s'est déroulé dans les eaux du fleuve et du golfe Saint-Laurent. À partir de mai 42, la Kriegsmarine envoya des sous-marins dans le golfe pour perturber les convois alliés vers le Royaume-Uni. Cet épisode est connu sous le nom de bataille du Saint-Laurent. Une bataille qui s'étendra jusqu'à la toute fin de la guerre, puisque le dernier bâtiment coulé par un U-Boot l'est le 16 avril 1945.

Le 10 octobre 1942, le traversier SS Caribou, affecté à la navette entre la Nouvelle-Écosse et Port-aux-Basques à Terre-Neuve, fut coulé par le U-69, emportant dans son naufrage 49 civils (dont dix enfants de moins de dix ans), 57 militaires et 31 membres d'équipage.

Ce naufrage suscita une grande indignation à Terre-Neuve, alors dominion indépendant, tant au regard des pertes humaines (barbarie teutonne !) qu'au chapitre des conditions dans lesquelles la traversée fut faite et sur la protection que la marine canadienne avait accordé au traversier. Ce dernier point fut l'objet d'une controverse alimentée par une des dernières réflexions connues du capitaine du Caribou ( « Je ne vois pas mon escorte ») juste avant le torpillage et par le mutisme des forces militaires canadiennes qui se contentèrent des boniments habituels, qui se voulaient rassurants, plutôt que de répondre aux interrogations de la population. Il faut dire, à la décharge des autorités militaires, que celles-ci ne souhaitaient pas donner le moindre indice à l'ennemi, en révélant la nature véritable de l'escorte, sa manière de procéder ou les opérations subséquentes au torpillage.

Un demi-siècle après le naufrage, la controverse existe toujours. Douglas How tente d'y mettre un terme en faisant un compte-rendu à la minute près des événements depuis l'embarquement des passagers jusqu'au torpillage du traversier et au sauvetage en mer des survivants quelques heures après le naufrage.

La lecture de l'ouvrage est assez ardue, tout spécialement au début, car l'auteur fait entrer les personnages dans le récit par wagons entiers. Comme le Caribou plus tard, le lecteur est vite submergé. Les choses s'améliorent dans la seconde partie, constituée par la traversée et le torpillage. L'auteur est ici à son mieux. Il arrive à faire vivre le chaos et l'urgence d'un naufrage grâce à un découpage serré et une panoplie de témoignages le plus souvent contradictoires.

Night of the Caribou n'est pas un livre sans faille. Mais il y a suffisamment de bon pour que ce lecteur-ci y ait pris un grand intérêt, et le recommande chaudement.

Cote 7,5 / 10

Night of the Caribou
Douglas How
Lancelot Press
153 pages (avec des photos)

vendredi 8 août 2008

12. Le modèle occidental de la guerre - Victor Davis Hanson

Pour Hanson, les Grecs de l'époque classique ont inventé un modèle de combat qui a survécu jusqu'à notre époque, du moins en Occident, et c'est incrusté dans l'esprit des gens. Ce modèle, c'est celui de la bataille décisive. « Les batailles d'hoplites étaient des luttes entre petits propriétaires fonciers qui, d'un commun accord, cherchaient à limiter la guerre et, partant, la tuerie en un affrontement unique, bref et cauchemardesque. »

Pour les Grecs, la bataille était une affaire sérieuse, qu'ils ne cherchaient nullement à rendre romantique. L'iconographie de l'époque abonde d'images réalistes d'hoplites blessés, de fantassins aux flancs percés, agonisants ou morts...


Ce qui est absolument fascinant
dans ce livre magistral, c'est qu'au-delà de l'omniprésent propos philosophique et historique (auquel on ne peut échapper et qui donne tout son poids à l'ouvrage), Hanson arrive à décrire l'intensité de l'affrontement des phalanges selon le point de vue de l'hoplite.

Elles sont absolument saisissantes les descriptions qu'il fait de ce que le fantassin pouvait éprouvé, de ce qu'il voyait du champ de bataille (ou de ce qu'il n'en voyait pas
car pour les soldats des rangs situés au-delà du troisième ou quatrième, il n'y avait rien à voir sinon le dos du camarade qui poussait devant et sur le dos duquel il poussait lui aussi), les cris, la sueur, la montée d'adrénaline, le choc de l'engagement, ce choc terrible de deux phalanges lancées l'une contre l'autre au pas de course, les hommes courant derrière leurs boucliers de bronze, la lance portée sous le bras avec un angle remontant pour atteindre l'ennemi à l'aine ou à la cuisse, l'unité de la phalange, sa cohésion militaire qui relevait tant de la cohésion sociale. Tout ça est aussi bon que le meilleur des romans, mais ici totalement documenté par les poètes et historiens de l'époque, l'analyse des fresques, des vases et des poteries. On reste ébahi par l'art du conteur et par l'érudition du maître.

L'avant-dernier chapitre, qui porte sur les blessures subies à la bataille, demande un cœur solidement accroché. Moi qui ai pourtant l'habitude de ce genre de littérature, je n'ai pu m'empêcher de ressentir un frisson aux multiples types de blessures que les hoplites pouvaient subir et décrites avec un luxe de minutie par les médecins du temps.

Cote 10 / 10

Le Modèle occidental de la guerre (The Western Way of War)
Victor Davis Hanson
Tallandier - Texto
288 pages