Le gagnant de l'an dernier revient avec un texte puissant, plein d'une fureur incapable de s'exprimer.
Parle
Patrice Cazeault
Deux bicyclettes dévalent la côte. Sur la première, il y a Laurence, les
bras en croix, la tignasse blonde offerte au vent. La nuit lui fouette la peau
et la fraîcheur de septembre lui pique le visage. Le dérailleur de sa monture
grince à chaque coup de pédale. Derrière suit David, les mains sur les poignées
et les yeux sur sa roue d'en avant.
Des lampadaires éclairent leur chemin à coup de taches orange sur le bitume
craquelé. Leurs freins émettent un long crissement alors qu'ils ralentissent
pour abandonner leurs bicyclettes contre le dépanneur du village
.
Laurence gravit les marches la première, en quelques enjambées. David doit
appuyer ses mains sur ses genoux pour la suivre. À l'intérieur, la vieille Vietnamienne
les salue d'un sourire et d'un hochement de tête. Son regard ne monte pas plus
haut que le menton des deux jeunes gens.
Ceux-ci font le plein de provisions: chips crème sûre et oignon, canettes
de liqueurs à quatre-vingt-dix-neuf cents, paquet de saucisses à hot-dog et un
sac de réglisses.
Quand Laurence passe à la caisse, quelque chose fait clink sous sa chemise à carreaux, mais la vieille dame est à peu
près sourde. Grand sourire et une main ridée qui remet une poignée de change.
Dehors, les bicyclettes ont glissé sur le bardeau blanc et gisent par
terre. Laurence et David contournent le tas de ferraille. Ils marchent sur un
sentier creusé par leurs fréquents passages. Les feuilles sont humides sur les
arbres. En suivant le sillon tracé sur le sol meuble, ils atteignent un petit
ruisseau qui s'écoule presque sans bruit. Les grillons chantent plus fort que
le courant.
David s'installe à sa place habituelle et plonge la main dans le sac de
croustilles. Quant à elle, Laurence se déchausse, remonte le bord de ses jeans
jusqu'à ses genoux et pose les pieds sur les pierres qui luisent au milieu du
cours d'eau. Des ecchymoses parsèment ses tibias. Petites taches d'une
constellation plus grande, invisible. En équilibre sur une grosse roche, elle
trempe le bout de ses orteils.
— Ouh! C'est froid!
Le garçon l'ignore. Il mange, le nez dans son sac. Il ramasse les chips par
pelletées. Une après l'autre. Crounch
crounch crounch. La constellation s'étire jusque sous ses vêtements à lui
aussi. Quand le sac est vide, il ouvre le paquet de réglisses, se décapsule une
liqueur, hoquète entre deux gorgées. Le sucre lui mord les dents qu'il n'a pas
brossées depuis le matin.
— Tu me laisses quelque chose, cette fois? demande Laurence.
Elle allonge les bras, comme quand elle descendait la pente en vélo. David
ne répond pas. Il attaque une nouvelle réglisse et noie les morceaux avec une
autre rasade de liquide pétillant. Laurence ferme les yeux, puis bondit sur une
nouvelle pierre. Pieds nus, elle manque de déraper. On entend encore des bruits
de verre quand elle se déplace.
— C'est parce que tu te laisses faire que c'est toi qui mange le plus de
volées, affirme-t-elle.
David porte la canette à sa bouche.
— Faut que tu te défendes. Ça le choque que tu ne répliques pas. T'as l'air
d'un lâche.
Laurence tournoie sur elle-même. Elle se souvient de la toute première fois
qu'elle a osé le griffer, écoeurée des cris et des claques. Elle se rappelle de
la main qui lui agrippe les cheveux, de la poigne de fer et de ses pieds qui
quittent le sol alors qu'elle vole à travers le salon pour atterrir dans le
mur.
— Oui, la première fois, c'est rough. Mais il va finir par te laisser
tranquille.
En trois sauts, elle rejoint la berge.
— Au moins, réponds-lui. Laisse-toi pas faire.
David passe une main graisseuse dans ses cheveux denses. Laurence s'assoit
à ses côtés et ouvre le paquet de saucisses avec son canif. Elle en offre une
et trouve tout de suite preneur.
— Au moins, répète-t-elle, parle-moi. J'suis là, tsé. Faut pas que ça reste
en dedans.
Comme seule réponse, David cueille un autre bâtonnet de viande qu'il se
dépêche d'engloutir. Laurence soupire, déboutonne sa chemise et y pêche deux
bouteilles de bière. Le garçon réagit enfin. Il secoue son gros menton trois
fois.
Laurence les débouche toutes les deux et ne lui laisse pas le choix.
— Faut pas que ça reste en dedans... Bois, pis parle.
Pour l'encourager, elle prend une longue lampée. David met une éternité à
l'imiter. Quand il penche la tête vers l'arrière, la lune s'accroche à son
regard mouillé.
— Parle, astheure. Tu sais que je comprends.
Au lieu, David ramène les mots vers l'intérieur. Il mange une autre
saucisse, avale une autre gorgée.
— Ostie, David, dis quelque chose. Ça va te faire du bien! Cris, varge,
fais de quoi!
Il fait non de la tête. Tout ce qui sort de sa bouche est aussi laid que ce
qui y entre. Il n'a rien à dire. Ça ne lui a jamais rien apporté de bon.
— Parle, criss!
Le feu brûle dans les yeux de Laurence tandis que la mer envahit ceux de
David.
— Envoye, parle, gros épais! J'suis là pour t'aider. Je vis la même chose
que toi.
Par réflexe, David tend la main vers la nourriture, mais Laurence envoie
valser le paquets dans les airs. Les saucisses décrivent un arc grotesque avant
de disparaître dans le ruisseau. Plouf...
— Parle, ostie de gros bébé, à la place de toujours t'empiffrer!
Fâchée, Laurence le bouscule. Pourquoi tu te tiens pas comme un homme, lui
assène-t-elle, pourquoi tu dis jamais rien, pourquoi tu le laisses faire,
pourquoi tu te défends pas?
Pourquoi tu me défends pas quand
il rentre complètement saoul...
Quand elle se rend compte qu'elle secoue son frère par les épaules,
Laurence relâche sa prise. Elle tente de retrouver son visage derrière ses
traits tordus par les sanglots.
— Ou braille... Braille, David...
Elle l'enlace malgré le mouvement de recul de celui-ci. Elle serre entre
ses bras les chairs qui retiennent toutes ces larmes...
— Faut que ça sorte... Braille. Ça va te faire du bien...
© Patrice Cazeault