vendredi 26 juin 2015

Pendant ce temps, il écrit

Dans les six dernières semaines du calendrier scolaire, Benjamin s'est découvert une nouvelle passion : l'écriture.

Dire que ça m'a étonné est un euphémisme. En partant, mon garçon n'est pas fou de la lecture et, jusqu'ici, chaque fois qu'il avait à faire une production écrite pour l'école, c'était la croix et la bannière.

Pourtant, c'était peut-être un signe avant-coureur, lors du concours des 1000 mots à l'automne 2014, il m'avait « aidé » à sélectionner le texte gagnant. À sa demande, je lui avais fait lire les trois meilleurs textes et il me les avait commenté en conversant. Il a un goût très sûr, puisqu'il avait aussi choisi la nouvelle de Caroline Lacroix.

Depuis, il m'a beaucoup parlé des 1000 mots, mais sans donner suite à quoi que ce soit.

Surprise ! Il y a quelques semaines, Benjamin m'annonce qu'il a commencé à écrire une histoire de son cru sur son ordi dans ses périodes d'étude. Il grappillait quelques minutes ici et là et jetait des mots dans son histoire. La première fois il m'avait annoncé fièrement avoir atteint 106 mots.

Wow ! J'étais déjà impressionné. Je me suis dit que ça n'allait pas durer. Je me mettais le doigt dans l’œil, pas à peu près, mon ami.

Il a persévéré et continué à écrire dans ses temps libres à l'école (mais uniquement à l'école,jamais à la maison, c'était son jardin secret). Son texte grossissait à chacune de nos conversations : 200 mots, 320, 410, 440... Benjamin était terriblement fier. On causait d'écriture, de mouvements, de rebondissements, de personnages, en fin connaisseurs comme les auteurs que nous sommes.

À six cents et quelques mots, il a mis fin à son histoire...  Puis il en a commencé une deuxième !... And so on, and so forth, comme écrit Vonnegut.

Maintenant, l'école est fini et son projet terminé. Il a écrit six histoires et un grand total de plus 2000 mots. Deux milles mots de fiction  !  Calvinsse, c'est plus que son père en un an.

Toutefois je n'ai pas le droit de les lire tout de suite, il les dévoilera à la famille à la St-Valentin de l'an prochain. Pourquoi la St-Valentin, c'est obscur mais ce n'est pas négociable.

S'il ne me permet pas de lire ses histoires, j'ai la primeur des titres, que voici :
  • À la boule de plasma
  • Le monde des carottes stupides
  • La tortue créative
  • Au bascettebal (1)
  • La vie d'une tortue
  • La partie

Je ne sais rien d'autre de ses textes. Par contre, j'ai le goût de repartir les 1000 mots cette année juste pour lui permettre de participer. Ha !

Elle, elle court; lui, il écrit. Et moi, et moi, et moi ?



(1) Orthographe fantaisiste de basketball, je crois.

mercredi 24 juin 2015

Elle aime vraiment la bouette

Dimanche au mont St-Bruno. Midi. Suzanne s'élance en queue de peloton. Ils sont cinquante-six sur la ligne de départ.

MudHero est une course plus conviviale que la BootCamp précédente : mieux aménagée et plus accessible pour les coureurs moins top shape. Il y a aussi un petit parcours juste pour les enfants. Tout cela est bien encadré, avec des moniteurs à chacun des obstacles, deux postes de ravitaillement au long du parcours. C'est full populo, avec plus de 6200 participants pour l'ensemble de la fin de semaine, sans compter les amis, les bébés en poussette et les sympathisants.

Un splendide après-midi ! Un temps idéal : chaud, nuageux, un rien venteux.

Suzanne a terminé en première position de son groupe de cinquante-six coureurs avec un temps de 50 minutes et 47 secondes pour les six kilomètres et les seize obstacles du parcours en montagne. Hé hé. Elle n'a jamais couru si rapidement, normalement elle fait six kilomètres en une heure quatre en montagne. Là, propulsée par l'adrénaline et la compétition, elle a passé tout le monde. Malgré la boue, elle resplendissait, ma belle quinquagénaire !


Pendant que le fan n° 1 se bourre la face, l'athlète est détendue.

Ah-ha, l'athlète est moins détendue, là !

 Elle marche sur des chars !!!

Non, Suzanne ne porte pas de collants noirs.


La preuve par quatre.



À la fin, les participants se font arroser pour les débarbouiller un peu...

Deux autres courses en août, dont une à Rigaud !

jeudi 18 juin 2015

Ce sur quoi je ne travaille pas

Trop de projets virevoltent dans ma pauvre petite caboche de vieillard incontinent. Et contrairement à ma vessie, quand il y a trop de pression là-haut, ça bloque.

C'est bête comme ça -- un moment il n'y a rien, la minute après, ça bourdonne en sacramouille.

Or donc, je ne travaille pas sur :

  • un billet de souvenirs perso sur Joël C.
  • un article sur les films de superhéros et l'isolationnisme américain
  • quelques commentaires de livres
  • une nouvelle noire
  • une nouvelle policière
  • un long billet sur la vie avec un enfant qui a un TSA
  •  
Pis là, en plus, vient s'ajouter aujourd'hui l’appel à textes de Martin Lessard. Moi qui suis venu à la sf par le space-opéra. Hé hé.
Là-dessus, je vous laisse, je vais me reposer !



jeudi 4 juin 2015

Sa première course BootCamp

Samedi dernier, à North Hatley, Suzanne a couru son premier BootCamp. C'est un nom qui sonne dur, entraînement militaire, etc., mais c'est relativement accessible. Accent sur relativement, les amis. Exigeant, sans être létal, encore que courir cinq kilomètres et franchir trente-cinq obstacles en grimpant et descendant les sinuosités d'une pente de ski, c'est pas donné à tout le monde.

Suzanne n'aime pas faire mauvaise figure. C'est dans son ADN. Alors elle s'était investie dans cette aventure depuis plusieurs semaines, avec un entraînement cardio et musculaire spécifique pour ce défi. Trois fois par semaine. Sans compter ses cours habituels qu'elle a continué de suivre (zumba : deux fois par semaine, fitness : trois fois par semaine, aquaforme (pour se reposer, dit-elle) : une fois par semaine).

Elle est en forme comme jamais. Mais c'est avec des papillons dans l'estomac qu'elle s'est présentée à la ligne de départ. Benjamin et moi formions l'équipe de soutien technique (mange un peu de pâtes, là)  et psychologique (go, maman, go).

Elle a pris le départ à 13 h 30. Exactement deux heures et deux secondes plus tard, elle franchissait le fil d'arrivée, le souffle un peu court, les runnings pleins de bouette, un grand sourire aux lèvres.

Le bilan : première femme sur sept dans sa catégorie d'âge, avec une avance de 30 minutes sur la seconde. Au total, elle a terminé deuxième sur quatorze si on additionne les sept participants masculins dans le même groupe d'âge. Et 67e sur 147 au grand total de tout le monde qui a couru les cinq kilomètres.

C'est mon idole absolue.

Photoroman :


L'athlète et son fan numéro 1 sur le point d'éternuer.

"Mon Dieu, qu'est-ce que je fais ici, moi ?"


 Départ moins 30 secondes : l'athlète se gratte une fesse.

Départ moins quinze secondes : le soleil dans les yeux.

 Si près de la ligne d'arrivée, avec son fan numéro un pour l’encourager.

  
 La dernière petite montée qui tue, trente mètres avant l'arrivée.

Sourire et bouette.
Pis on remet ça au mont St-Bruno le 21 juin !


Elle a tellement aimé ça qu'elle en refait un autre au mont St-Bruno le 21 juin !

lundi 25 mai 2015

Les Mille mots

Juste un mot pour dire que cette année les Mille mots de l'ermite prennent une pause. C'est remis à l'an prochain, mais même à ça, on verra en temps et lieux.

J'ai lu une tonne de livres, quelques rares bons là-dedans, et ça me démange d'en parler. Je reviens le plus tôt possible.

À +





mardi 17 février 2015

L'as des maths et le vieux croûton

L'as des maths, c'est lui :


Chuis bien certain que, lorsqu'il gagnait un concours,
Carl Gauss n'avait pas un aussi beau gâteau.

À force de travail et de détermination, j'insiste là-dessus parce qu'il a travaillé super fort pour arriver à ce résultat, Benjamin s'est qualifié pour le Championnat international des jeux mathématiques et de logique dont la demi-finale régionale aura lieu le 21 mars prochain à Pincourt.

S'il gagne cette étape, c'est la finale à Québec à la fin du printemps, et s'il devait encore gagner, la grande finale a lieu à Paris durant l'été.

(Pas de pression, fiston, mais papa a déjà réservé nos billets pour la tour Eiffel.)

Son pointage :





Le vieux croûton, c'est le camarade moi-même.

Tous les soirs je tente en vain de me booster les neurones.


Tu sais que tu es devenu un dinosaure quand, dans l'espace d'un seul mois :

a) tu signes ce document :





b) tu vis avec cet engin :


 Ce n'est PAS un Bluetooth.

Vieillir est un naufrage très lent.

mardi 28 octobre 2014

Mouillées, les bobettes

Ô mon lecteur, ma lectrice, tu vas avoir chaud, c'est promis. Ton front, tes aisselles, ton entrejambe vont devenir moites. Ta libido va s'embraser.

Le dernier Solaris, tu vas le tenir d'une seule main, comme une revue cochonne, quand tu liras Je voudrais tant lui lécher la p..., un texte qui fait la preuve que même les morts-vivants trippent sur les belles filles, et qui fournit enfin une explication à la jambe raide des zombies.

Prépare-toi à vivre un moment de qualité. Ça va être les tropiques dans ta tête et la mousson dans tes culottes. Un mot d'avertissement : ne pas lire ce texte dans l'autobus, ou alors porte des vêtements amples.


Bon, trêve de billevesées, comme disait le Capitaine. Ben oui j'ai une micro-nouvelle dans le dernier Solaris. Ce qui est amusant (pas du tout, mais c'est tout de même étrange) c'est que pour la deuxième fois de ma vie, je place ma nouvelle juste avant un texte de Daniel Sernine, qui est mon idole à moi. D'abord dans Exodes, puis ici.

Dans Solaris c’est le privilège de l'ancienneté : en effet, les auteurs sont présentés par ordre historique d'apparition dans la revue. J'y ai publié ma première nouvelle dans le quatrième numéro de Requiem, Daniel dans le cinquième. Comme on voit, ça a rien à voir avec le talent, plutôt avec la vieillesse infâme qui nous taraude les organes par l'intérieur.

jeudi 2 octobre 2014

Les Mille mots : bilan

Vingt-et-un auteurs ont soumis vingt-trois textes, deux en ayant proposé deux. Treize femmes et huit hommes ont participé, ce qui fait des Mille mots un concours parfaitement mixte. Je ferai valoir ça l'année prochaine au Conseil du statut de la femme en quémandant une petite subvention. Si seulement. Tous les textes ont été envoyés du Québec, il n'y a eu aucun envoi de l'étranger, mais un du Yukon et un de l'Ontario.

Pour les genres, il y a eu six textes relevant de la sf, quatre du fantastique, quatre de la littérature générale, trois de l'insolite et deux chacun de l'horreur, de l'humour et du polar.

Deux thèmes se sont démarqués cette année, celui de la mémoire défaillante et de l'amnésie, et la naissance et le développement des enfants. Tiens, tiens.


Merci donc aux auteurs, auteures, auteuses et autrices (choisissez le terme qui vous plaît) :
Federico Alonso
François Bélisle
Geneviève Blouin
Marie-Ève Boucher
Marie Bulle
Patrice Cazeault
Pierre H. Charron
Sébastien Chartrand
Dave Côté
Lily Faure
Céline Jodoin
Colombe Jourdain
Caroline Lacroix
Pierre-Luc Lafrance
Marie Lathuilère
Isabelle Lauzon
Gabrielle
Syreeni
 Anne-Michèle Lévesque
Ève Patenaude
Annie Perrault
Guillaume Voisine
 JUSTE AVANT DE FINIR :

Un merci tout spécial à Daniel Sernine, Dave Côté et François Bélisle. Sans eux, il n'y aurait tout simplement pas eu de concours cette année.

Et on se donne rendez-vous dans un an avec l'échéance fixé  au 8 septembre 2015.

vendredi 26 septembre 2014

Les Mille mots : la première place

Roulement de tambour... Par petites touches délicates, c'est tout l'art de l'auteure, Caroline Lacroix arrive à faire d'un scénario catastrophe quelque chose de plus grand que le seul désespoir de l'ultime survivante. Enjoy !



Poussières sur Mars
Caroline Lacroix

Aliya appuie sur le bouton qui commande l’ouverture de la porte coulissante. Le bruit de l’air évacué du sas est le dernier son. Tous les volumes sont à zéro pour profiter du silence de la planète rouge, brisé seulement par le sifflement de sa respiration. À l’intérieur et dans son scaphandre, tous ces bips-bips l’agressent, lui donnent l’impression que l’endroit est surpeuplé. Le cratère n’est pas loin, juste au-delà des dunes. Son refuge. Où elle s’isolait, trouvait un peu de tranquillité. Avant. Quand il était difficile d’être seule dans la station exiguë. Une centaine de longues foulées bondissantes la mènent au bord du trou. Elle s’assoit, les pieds pendants dans le vide. Son regard se perd sur l’horizon rouge. Le vide se fait dans son esprit. Enfin.

La tempête s’est finalement calmée. Un mois emprisonnée à l’intérieur. L’extérieur lui a manqué. Même si sa combinaison ajustée lui comprime le corps, c’est dehors qu’elle se sent libre. Elle tourne la tête et peut voir à des kilomètres dans tous les sens; la bulle de son casque n’entrave en rien sa vision. À droite, la plaine à perte de vue qui embrasse l’horizon, loin, très loin, là-bas. Derrière, en avant-plan, les sept modules de la station, de moins en moins blancs à mesure que la poussière rouge s’y colle. À gauche, la navette, leur aller simple vers Mars, couverte de sable. Combien de temps avant qu’elle ne soit plus qu’une dune? Et, loin devant, le mont Olympe. Olympus Mons. Plus grand encore qu’il n’en a l’air à cette distance. Ils n’avaient pas eu le temps de s’y rendre. Mais ça faisait partie de leurs plans. Dès qu’ils avaient posé le pied sur le sol, ils avaient commencé à en parler. Maintenant, le temps, ce n’est pas ce qui lui manque.

Une lumière rouge clignote, à gauche, sur la visière de son casque. Elle fixe la plaine, le temps que la lumière s’éteigne. Une grande inspiration, l’odeur inimitable de l’oxygène en tube, différente de celle de la station. Puis elle sort la boîte de son sac, la dépose sur ses genoux. Ses yeux sont secs, mais il y a comme un creux dans son estomac. Le couvercle s’ouvre sans résistance, elle fixe les cendres qui remplissent la boîte. Une pause, comme une hésitation, comme si libérer toute cette poussière grise allait changer quoi que ce soit. Puis, d’un geste sec, elle renverse le contenant. Les cendres tournoient dans la brise, tombent vers le fond du cratère. Un nuage gris qui se mêle aux ocres tout en bas. Jack rejoint les autres.

Il y avait eu Félix, le premier. Un accident bête, une chute, sa combinaison déchirée. Ils l’avaient entendu mourir. L’agonie de leur ami en direct dans leurs oreilles. Ils avaient récupéré son corps, puis l’avaient incinéré avant de répandre ses restes dans le cratère tel qu’il l’avait souhaité. Après, lorsque le virus avait fait sa première victime, il avait semblé normal de répandre les cendres de Sofia au même endroit. Puis une troisième victime, puis tous les sept. Tous, sauf elle. C’était devenu leur cimetière. Mais elle, qui la réduira en cendre? Qui viendra les répandre avec celles de ses compagnons? Elle sera seule. Pour l’éternité. Ses restes même pas mêlés à ceux de ses amis. Et si elle répondait enfin à l’appel d’Olympus Mons? Son regard se durcit, sa décision se raffermit.

Elle se lève et contourne le cratère par la gauche. Elle fixe la haute montagne, au loin. Elle passe à côté du vaisseau sans s’arrêter, à coup de longues enjambées.

La lumière clignote de nouveau à la gauche de son champ de vision. Elle soupire et active le message.

L’image, de mauvaise qualité, s’affiche en transparence sur sa visière. Le visage de Steve se superpose au paysage. Mais Olympus est toujours là, en arrière-plan.

Salut Ali! On n’a pas reçu ton rapport hier (l’image s’arrête quelques secondes, le son coupe)… silence m’inquiète. Tout va bien? J’ai examiné les résultats à nouveau, je confirme que tu es immunisée. Mais, rassure-moi quand même, toujours pas de signe d’infection? (le message s’arrête encore, puis reprend)… n’as pas non plus contacté le docteur Lefrançois. Tu sais, on est conscient que la solitude peut te peser. Mais c’est important d’en parler. (coupure)… la prochaine vague d’immigration est toujours en suspens, mais du nouvel équipement partira finalement d’ici une semaine. Bon, c’est rien à court terme pour toi, je sais, mais, d’ici à ce que le matériel arrive, on s’attelle à redéfinir ta mission pour les neuf prochains mois. On pense qu’il faut continuer l’exploration. Et tu as besoin de buts. Les grands bonzes n’ont pas été faciles à convaincre. (coupure)… mais, ils incluent un rover (silence)… au cas où il n’y aurait plus personne à l’arrivée du vaisseau. Écoute, j’aimerais vraiment entendre ta voix. Tu me réponds rapidement, d’accord? Au minimum, un message vocal, s’il te plaît.

Un grésillement emplit son casque avant que le silence ne reprenne la place. Elle avance toujours vers la montagne, mais ses foulées se font moins bondissantes. Steve a raison, elle a besoin d’un but. Mourir en allant vers la montagne ou voir la suite des choses? Si elle va chercher le rover, elle pourra s’approcher plus près d’Olympus qu’ils ne l’ont jamais été. Puis, ouvrir son casque et en finir. Seule. Mais près du but. Près d’un but. Elle peut aussi retourner à la station, continuer à tout faire fonctionner, préparer la prochaine vague de colons. Se convaincre qu’il y aura une prochaine vague. Elle tourne lentement le dos à Olympus, sa décision balance avec chaque foulée : aller chercher le rover, attendre une prochaine vague, aller chercher le rover...


© Caroline Lacroix

jeudi 25 septembre 2014

Les Mille mots : la deuxième place

Dans ce récit aux allures un peu journalistiques se cache quelque chose de profond sur les apparences, c'est-à-dire que même dans un milieu qui peut nous sembler abject et inquiétant, il y a toujours une part d'humanité. Il suffit d'ouvrir les yeux.

Les fées du dépotoir
Marie-Ève Boucher


Mes pieds avaient des allures de vieille poterie. La route rouge et aride s’arrêtait un peu plus loin à l’entrée du dépotoir. Déjà les odeurs nauséeuses de la décharge se rendaient jusqu’à moi par les échappements des colonnes de fumée, expressions fétides de détritus calcinés. Les piliers noirs découpaient sur le paysage comme des gratte-ciel grotesques. Après des mois passés à sillonner Dakar pour une recherche sur les artisans du recyclage, un voyage à M’beubeusse flanquée de Malik, mon guide devenu assistant de recherche, s’imposait. M’beubeusse c’était la plus grande décharge à ciel ouvert du Sénégal, une étendue montagneuse de déchets de plusieurs kilomètres et le lieu de résidence de celui que je devais rencontrer. Les têtes voilées se retournaient vers moi, curieuses. J’avais l’habitude. Une toubab dans les quartiers éloignés, ça intriguait toujours un peu. Malik prit le petit sac à dos de mes épaules et le déposa sur les siennes.

-Il y a beaucoup de criminels qui ne savent plus où aller après leur sortie de prison, les gens ne veulent plus d’eux. Alors ils viennent habiter M’beubeusse. Et il y a les sorcières aussi…

-Super Malik, merci pour le pep talk, soufflais-je.

-Le quoi?

-Non rien, laisse faire… Allons-y!

Je réajustai ma chemise par-dessus la ceinture contenant passeport et porte-monnaie. Nous pénétrâmes au royaume des ordures. Sur les côtés du talus trônaient des abris de fortune. D’énormes pneus servaient de base pour ces refuges. En guise de toit, des structures recouvertes d’un patchwork éclectique soutenues par des perches construites d’un assortiment improvisé. Assis en tailleur en petits groupes, de jeunes hommes nous regardaient passer. Tandis que certains arboraient un sourire en coin, d’autres semblaient moins amusés par notre présence. Quelques un nous tournèrent carrément le dos. Un malaise grimpant m’agrippa. Et comme s’il avait lu ma pensée, Malik me souffla tout à trac :

-Tu sais Emmy, c’est comme ailleurs, il faut saluer les gens… On est chez eux ici.

L’anthropologue que je suis le savait, mais l’endroit était à ce point déstabilisant que j’en avais temporairement oublié mes bonnes manières. Aussitôt, mon inconfort fut camouflé par des As Salaam Alaikum bien prononcés. Malgré un degré varié d’entrain et de sincérité, tous répondirent. On demanda même à Malik à quelques reprises: « Combien pour ta blanche? » Heureusement, Malik résista à la tentation de vendre « sa blanche » et nous pûmes continuer ensemble… Allahmdoulilah.

Soudain, deux fillettes aux vêtements défraîchis émergèrent d’un tas de pneus, tout sourire. Elles s’approchèrent de nous pour les salutations et s’empressèrent de complimenter Malik sur ma beauté. Je leur retournai le compliment dans mon wolof approximatif, ce qui les fit éclater d’un rire franc et cristallin. Les fillettes aux yeux pétillants d’intelligence nous accompagnèrent ensuite le long du chemin bordé d’immondices en jacassant comme des pipelettes, jusqu’à ce que nous rejoignions l’endroit où nous devions descendre dans la vallée de débris.

En enjambant le bas-côté, le sol s’enfonça sous mes pas comme un tapis épais et caoutchouteux. L’instabilité du sol n’eut d’égal que la vision surréaliste de sa composition. Un amalgame de vieux vêtements, de chaussures amochées, de sandales brisées, de sacs usés et de tissus déchirés était éparpillé sur le sol, pêle-mêle. À travers tous les restants de la consommation bon marché, les peluches éventrées et les poupées décapitées et démembrées firent prophétiques les menaces maternelles de mon enfance sur le futur de ma chambre à coucher. Des touffes de cheveux artificiels, vestiges capillaires des coiffures élaborées des Sénégalaises, ajoutaient au glauque de ce sol étrange.

Après avoir serpenté à travers le labyrinthe du village construit à même le dépotoir, le domaine de Baba le recycleur nous apparut, cours clôturée d’énormes panneaux de métal rouillé. Baba, un homme au visage sillonné par les années, nous accueillit sur son territoire. Installée à l’ombre d’un arbre sur une montagne de débris, je pu poser mes questions sur le travail de recycleur. Baba me parla de sa vie à M’beubeusse, incluant la montée inquiétante de la criminalité au village. Après l’entrevue, Baba nous offrit de partager son repas. Difficile de dire non, impossible en fait, sans offusquer.

Je mangeais du bout des lèvres en bavardant dans le bruit ambiant de la décharge lorsqu’une odeur fétide surpassa soudainement toutes les autres. Une épave en putrescence dans la canicule. Notre hôte nous expliqua alors que c’était les camions en provenance du port qui dégageaient cette odeur nauséabonde en se déversant. Vu l’intensité de l’odeur, je fus choquée d’apprendre que certaines femmes du village ramassaient les restes de poisson encore utilisables pour les laver, les fumer et les préparer à la vente et à la consommation. Comme dans le plat que nous partagions.

Je prétextai une envie pressante afin de m’éloigner un peu du plat commun. Baba m’indiqua la bécosse à quelques pas de là. Mais à peine avais-je tourné le coin hors de la cours qu’un petit groupe d’hommes m’entoura. Leurs regards n’auguraient rien de bon. Avant que je ne puisse réagir, ils se ruèrent sur moi. Je sentis des mains le long de ma taille. Affolée, je poussai un cri qui alerta des gens dans les cours avoisinantes et fit détaler les malfaiteurs. Malik et Baba apparurent, effarés. Je touchai ma ceinture.

-Merde! Mon passeport, mon porte-monnaie!

Malik fit mine de partir à la poursuite des malfrats mais Baba l’attrapa par l’épaule.

-Trop dangereux.

Frustrée de la tournure des évènements, je voulus rentrer à Dakar aussitôt. Maintenant sans-papier, une montagne de problèmes m’attendait, spectre pénible. Je remerciai Baba de son hospitalité et nous repartîmes.

Aux abords du dépotoir une petite main m’attrapa par derrière. Une des fillettes qui nous avaient escortés plus tôt me tendit mes affaires. Je la regardai, surprise.

-J’ai des doigts de fée, dit-elle simplement, et si je vous avais offert de surveiller vos affaires, vous auriez refusé.

J’étais sans mot. Je me penchai pour sortir des sous de mon porte-monnaie en guise de remerciement, mais lorsque je relevai la tête, les petites fées du dépotoir avaient disparu.


© Marie-Ève Boucher

mercredi 24 septembre 2014

Les Mille mots : la troisième place



Le gagnant de l'an dernier revient avec un texte puissant, plein d'une fureur incapable de s'exprimer.

Parle

Patrice Cazeault

Deux bicyclettes dévalent la côte. Sur la première, il y a Laurence, les bras en croix, la tignasse blonde offerte au vent. La nuit lui fouette la peau et la fraîcheur de septembre lui pique le visage. Le dérailleur de sa monture grince à chaque coup de pédale. Derrière suit David, les mains sur les poignées et les yeux sur sa roue d'en avant.

Des lampadaires éclairent leur chemin à coup de taches orange sur le bitume craquelé. Leurs freins émettent un long crissement alors qu'ils ralentissent pour abandonner leurs bicyclettes contre le dépanneur du village
.
Laurence gravit les marches la première, en quelques enjambées. David doit appuyer ses mains sur ses genoux pour la suivre. À l'intérieur, la vieille Vietnamienne les salue d'un sourire et d'un hochement de tête. Son regard ne monte pas plus haut que le menton des deux jeunes gens.
Ceux-ci font le plein de provisions: chips crème sûre et oignon, canettes de liqueurs à quatre-vingt-dix-neuf cents, paquet de saucisses à hot-dog et un sac de réglisses.

Quand Laurence passe à la caisse, quelque chose fait clink sous sa chemise à carreaux, mais la vieille dame est à peu près sourde. Grand sourire et une main ridée qui remet une poignée de change.

Dehors, les bicyclettes ont glissé sur le bardeau blanc et gisent par terre. Laurence et David contournent le tas de ferraille. Ils marchent sur un sentier creusé par leurs fréquents passages. Les feuilles sont humides sur les arbres. En suivant le sillon tracé sur le sol meuble, ils atteignent un petit ruisseau qui s'écoule presque sans bruit. Les grillons chantent plus fort que le courant.

David s'installe à sa place habituelle et plonge la main dans le sac de croustilles. Quant à elle, Laurence se déchausse, remonte le bord de ses jeans jusqu'à ses genoux et pose les pieds sur les pierres qui luisent au milieu du cours d'eau. Des ecchymoses parsèment ses tibias. Petites taches d'une constellation plus grande, invisible. En équilibre sur une grosse roche, elle trempe le bout de ses orteils.

Ouh! C'est froid!

Le garçon l'ignore. Il mange, le nez dans son sac. Il ramasse les chips par pelletées. Une après l'autre. Crounch crounch crounch. La constellation s'étire jusque sous ses vêtements à lui aussi. Quand le sac est vide, il ouvre le paquet de réglisses, se décapsule une liqueur, hoquète entre deux gorgées. Le sucre lui mord les dents qu'il n'a pas brossées depuis le matin. 

— Tu me laisses quelque chose, cette fois? demande Laurence.

Elle allonge les bras, comme quand elle descendait la pente en vélo. David ne répond pas. Il attaque une nouvelle réglisse et noie les morceaux avec une autre rasade de liquide pétillant. Laurence ferme les yeux, puis bondit sur une nouvelle pierre. Pieds nus, elle manque de déraper. On entend encore des bruits de verre quand elle se déplace.

— C'est parce que tu te laisses faire que c'est toi qui mange le plus de volées, affirme-t-elle.

David porte la canette à sa bouche. 

— Faut que tu te défendes. Ça le choque que tu ne répliques pas. T'as l'air d'un lâche.

Laurence tournoie sur elle-même. Elle se souvient de la toute première fois qu'elle a osé le griffer, écoeurée des cris et des claques. Elle se rappelle de la main qui lui agrippe les cheveux, de la poigne de fer et de ses pieds qui quittent le sol alors qu'elle vole à travers le salon pour atterrir dans le mur.

— Oui, la première fois, c'est rough. Mais il va finir par te laisser tranquille.

En trois sauts, elle rejoint la berge. 

— Au moins, réponds-lui. Laisse-toi pas faire.

David passe une main graisseuse dans ses cheveux denses. Laurence s'assoit à ses côtés et ouvre le paquet de saucisses avec son canif. Elle en offre une et trouve tout de suite preneur.

— Au moins, répète-t-elle, parle-moi. J'suis là, tsé. Faut pas que ça reste en dedans.

Comme seule réponse, David cueille un autre bâtonnet de viande qu'il se dépêche d'engloutir. Laurence soupire, déboutonne sa chemise et y pêche deux bouteilles de bière. Le garçon réagit enfin. Il secoue son gros menton trois fois.

Laurence les débouche toutes les deux et ne lui laisse pas le choix.

— Faut pas que ça reste en dedans... Bois, pis parle.

Pour l'encourager, elle prend une longue lampée. David met une éternité à l'imiter. Quand il penche la tête vers l'arrière, la lune s'accroche à son regard mouillé.

— Parle, astheure. Tu sais que je comprends.

Au lieu, David ramène les mots vers l'intérieur. Il mange une autre saucisse, avale une autre gorgée.

— Ostie, David, dis quelque chose. Ça va te faire du bien! Cris, varge, fais de quoi!

Il fait non de la tête. Tout ce qui sort de sa bouche est aussi laid que ce qui y entre. Il n'a rien à dire. Ça ne lui a jamais rien apporté de bon.

— Parle, criss!

Le feu brûle dans les yeux de Laurence tandis que la mer envahit ceux de David.

— Envoye, parle, gros épais! J'suis là pour t'aider. Je vis la même chose que toi.

Par réflexe, David tend la main vers la nourriture, mais Laurence envoie valser le paquets dans les airs. Les saucisses décrivent un arc grotesque avant de disparaître dans le ruisseau. Plouf...

— Parle, ostie de gros bébé, à la place de toujours t'empiffrer! 

Fâchée, Laurence le bouscule. Pourquoi tu te tiens pas comme un homme, lui assène-t-elle, pourquoi tu dis jamais rien, pourquoi tu le laisses faire, pourquoi tu te défends pas?

Pourquoi tu me défends pas quand il rentre complètement saoul...

Quand elle se rend compte qu'elle secoue son frère par les épaules, Laurence relâche sa prise. Elle tente de retrouver son visage derrière ses traits tordus par les sanglots.

— Ou braille... Braille, David...

Elle l'enlace malgré le mouvement de recul de celui-ci. Elle serre entre ses bras les chairs qui retiennent toutes ces larmes...

— Faut que ça sorte... Braille. Ça va te faire du bien...



© Patrice Cazeault



lundi 22 septembre 2014

Les Mille mots : la courte liste

Le crescendo du suspense est invivable, non ? Un vrai film d'Hitchcock.

Voici les cinq textes retenus avant le dévoilement de la nouvelle gagnante :


  • Bicéphale
  • L'arbre dans la maison
  • Les fées du dépotoir
  • Parle
  • Poussières sur Mars

Demain, on passe aux choses sérieuses !

samedi 20 septembre 2014

Les Mille mots : la longue liste

Voilà la première liste des finalistes. Dans deux jours, suspense suspense, la courte liste.


2012 a appelé
Bicéphale
Carapace
Cernée par la vie
L'arbre dans la maison
Les fées du dépotoir
Lorsqu'ils s'éveillent
Parle
Poussières sur Mars
Tous des faits divers

En plus, l'équipe de Brins d'éternité nous offre un exemplaire de l'anthologie Dix ans d'éternité, fraîchement parue aux Six Brumes. Merci à tout le monde !

vendredi 19 septembre 2014

Les Mille mots : la cagnotte mange ses émotions

Les Mille mots : le seul concours dont la cagnotte augmente après l'échéance !

L'anthologiste, maître d’œuvre et sympathique barbu Luc Dagenais offre un exemplaire du livre 6, chalet des brumes (encore chaud de l'imprimerie, le livre pas Luc) au gagnant du concours.

La cagnotte continue de prendre du poids !

Demain, la longue liste des finalistes !