dimanche 31 juillet 2011

181. Aplatir le temps - Marc Provencher

Lors de sa soutenance de thèse, alors que Francoeur a fait apparaître avec sa Machine temporelle cinq mille Napoléon (l’Empereur, pas la pâtisserie) pour prouver qu’on peut voyager dans le temps, un mandat d’arrestation pour malversations démographiques est lancé contre lui par l’Office de poprégulation : « Cinq mille nouveaux Terriens d’un coup (…), c’était à n’en pas douter une grave infraction au code. » La Terre est déjà surpeuplée, les mitoyens n’ont plus que quelques mètres carrés chacun à leur disposition.

Pourtant les mérites de l’invention de Francoeur se révèlent plus grands que les problèmes qu’elle peut générer ; en effet, avec une machine temporelle, on peut aller coloniser le passé, et l’envahir sans dommage pour le présent, car le temps selon Francoeur ne permet pas les paradoxes. En effet, si on peut modifier le passé à sa guise, le présent reste le présent, inaltérable comme un monolithe. La machine temporelle devient un succès commercial considérable, les citoyens de la Terre l’adoptent avec enthousiasme et se ruent dans le passé, se créent des doubles, des armées, dérobent les artefacts, et envahissent sans vergogne le passé à un point tel que bientôt toutes les époques de l’humanité et de l’Histoire se retrouvent peuplées à ras bord d’une humanité fourmillante. Le roman se termine avec la révélation, pour Francoeur et le lecteur, que le futur est dorénavant comme le présent : saturé.

Il est de bon ton de dire d’une farce qu’elle est rabelaisienne et, correctement, il y a de cela ici. Mais je dirais surtout que ce roman m’a beaucoup rappelé, par son ironie et sa démesure jubilatoire, la manière de R.A. Lafferty, un auteur américain tombé dans l’oubli depuis sa mort au début des années 2000 et qui illumina, avec James Tiptree, la décennie 75-85 tout spécialement.

La farce est d’autant plus grosse qu’elle est jouée avec toute la délicatesse d’un éléphant dans une boutique de porcelaine. Pas de quartiers. La verve et l’invention de l’auteur sont si grandes que le lecteur est emporté par le flot. J’ai lu cette novella dans un état de jubilation constante et j’ai même ri à quelques reprises (ce qui est une réaction de lecture assez inhabituelle pour moi). Provencher a de l’imagination à revendre, et j’ai été étonné par l’habileté de l’auteur à maintenir le ton sans faiblir jusqu’à la limite. Bon, on va dire que 90 pages, ce n’est pas comme 300, la mission est plus facile à remplir... Moi, je dis, en toute honnêteté, qu’il faut quand même les faire, ces 90 pages.

L’auteur frappe sur quelques clous bien identifiés : la surpopulation, le consumérisme, la démocratie et le financement des universités (à peu près dans cet ordre). Il a d’ailleurs pour le problème de la surpopulation quelques belles trouvailles de langage : Office de poprégulation, populice, mitoyen, etc.

Reste qu’il s’agit d’une farce, avec ce que cela suppose d’effets grotesques et démesurés. Mais même là, l’ouvrage reste cohérent de bout en bout. Ce n’est pas véritablement un ouvrage d’anticipation, de sociologie ou de psychologie. Francoeur – seul personnage nommé – est un pôle par lequel les choses arrivent, c’est le catalyseur des malaises de la société dans lequel il vit. Dans un texte de science-fiction (même mauvais), on en apprendrait au moins un peu sur lui, sur sa machine temporelle, ainsi que sur les mécanismes du temps ; ici, en matière d’explications, c’est peu ou prou. De Francoeur, on ne saura presque rien, de son invention ne sera révélé que son aspect extérieur, des mécanismes du temps nous n’aurons qu’une métaphore livresque (quoiqu'intéressante et divertissante); de cette Terre surpeuplée, le lecteur n’aura que des aperçus où les aspects saugrenus tiennent le haut du pavé.

Parce qu’une farce ne saurait être aussi profonde qu’un roman terre-à-terre, son but est autre : dénoncer par le grossissement, provoquer le rire réflexif par l’ironie ou l’incongru. Au premier degré, une farce, c’est de l’esbroufe. Pourtant, comme je l’ai dit, Aplatir le temps, c’est bon. Provencher est un sacré conteur, et un prosateur hors pair.

Aplatir le temps
Marc Provencher
Leméac, 2010
86 p.
11,95 $

Ce commentaire est parue originalement dans le  numéro 28 de la revue Brins d'éternité.

vendredi 29 juillet 2011

180. Valis - Philip K. Dick

*Normalement le commentaire suivant n'aurait dû apparaître que sur mon autre blogue, Vieilles crudités, consacré aux livres que j'ai lus et commentés en privé il y a bien longtemps. Mais voilà, je fais ici une petite entorse à la règle. Je considère Valis comme un des plus importants romans que j'aie lu, à mon avis le meilleur de Philip Dick. Valis est un objet curieux, un singulier ratage littéraire et pourtant une des plus grandes œuvres de la fin du XXe siècle.*

En février et mars 1974, Philip Dick a été l'objet d'une série de visions mystiques. Pendant les huit dernières années de son existence, il va tenter — dans son Exégèse — de comprendre ce de quoi il a été victime; pourtant, jamais, il ne mettra en doute la réalité de ce qui lui est arrivé.

Cette période se manifeste aussi par une relative stérilité littéraire. Dick n'écrira dans cette période que Valis, The Divine Invasion et The Transmigration of Timothy Archer. Les trois livres portent directement sur son expérience du 2-3-74 (comme il se plaisait à l'écrire).

Valis est le premier livre écrit par l'auteur après cette expérience. Il tente de répondre aux questions suivantes : Comment être sûr que ce qui nous a touché relève du divin, de l'ordinaire, ou encore de l'extraterrestre ? Comment prouver que l'on est pas fou ? Enfin, comment peut-on valider une expérience pareille ?

Valis est l'histoire de Horselover Fat, l'alter ego de Dick (en grec, Philip signifie celui qui aime les chevaux, et Dick en allemand veut dire gras), frappé lui aussi par une série de visions en février et mars 74 et qui va chercher à y mettre de l'ordre. Suite à ses visions, Fat souffre d'anamnésie (qui est l'incapacité d'oublier). L'accompagnent dans son odyssée, Kevin le sceptique à l'humour grinçant, David le chrétien convaincu, et Phil Dick l'écrivain de SF qui trouve Fat sympathique et fou à lier.

Horselover Fat soumettra son expérience à une série d'interprétations. La quête de Fat est de valider les visions qu'il a eues, de les ancrer dans la réalité. Il interprétera la réalité, y guettant les signes simples et minuscules qui donneront un éclairage significatif à son expérience.

Le roman, autrement, est irracontable. C'est pourtant un livre glorieux, inoubliable et douloureux. Horselover Fat discute longuement de subtilités théologiques avec ses copains. Il tombe amoureux de femmes souffrantes et dépressives (dans l'espoir qu'elles lui briseront le cœur en mourant du cancer ou en se suicidant — Fat a une faiblesse du côté masochiste du cœur) et il essaie de donner un sens à ses visions.

Kevin l'amène voir un film de SF de série B, Valis. C'est la révélation. Pour Fat, voilà le sens de ses visions. Une entité extrêmement vieille, Valis, l'a bombardé d'un rayon rose chargé d'informations qu'il ne peut oublier mais qui ne font pas de sens. D'où l'anamnésie. Mais le film permet d'agencer toutes les informations dans un système théorique sans faille. Valis étant une des représentations de Dieu, elle amène Fat à entrer en contact avec le créateur du film, le guitariste rock Eric Lampton dont la femme a donné naissance à une petite fille qui est, pour les initiés, la glorieuse réincarnation du Christ : Sophie — Hagia Sofia, sainte Sophie. Sophie, qui a deux ans, et qui tient des discussions théologiques avec Fat et ses amis permet à Phil Dick de résoudre ses contradictions : Fat disparaît donc de la surface de la Terre, il réintègre l'entité. Phil Dick et Kevin et David en sont bien heureux, eux qui jouait la comédie du dédoublement pour ne pas se le mettre à dos. (Dick compose cette scène-là avec une bonhommie sans pareille — on ne dira jamais assez de bien de l'humour dickien.) Mais Sophie sera tuée et Fat fera sa réapparition dans la vie de Dick. Fat, assis devant son téléviseur, y cherchera des signes intelligibles.

C'est un roman qui parle de rédemption, de la bonté humaine en tant que force rédemptrice, de la réalité qui n'est qu'apparence mais qui est tout ce que nous avons (la connaissance d'une volonté supérieure n'apporte pas de réponses réelles aux questions existentielles de notre réalité quotidienne puisque c'est la seule que nous avons). Un autre thème est la surinformation — avec son corollaire : l'incapacité de plus en plus grande qu'ont les individus à produire des synthèses à partir de ce bombardement informationnel. Et la sensation de perdre pied et de ne trouver aucun sens à ce qui, auparavant, en faisait.

Valis
Philip K Dick
1981, Bantam
édition originale 1981
227 pages,
incluant Tractates Cryptica Scriptura
lecture : janvier 93

mercredi 27 juillet 2011

Oui, on peut / Yes, we can

C'est officiel, on peut maintenant inviter Sylvie et Richard au même party ! Yes.

mardi 26 juillet 2011

Modif à partir de presque tout de suite

Je réfléchis à ceci : Pour que ça soit plus clair (ainsi que pour faire changement), je songe à modifier le système de notation utilisé sur ce blogue et adopter celui en vigueur pour les films, vous savez celui qui va comme ça :
  1. Chef-d'oeuvre
  2. Remarquable
  3. Très bon
  4. Bon
  5. Moyen
  6. Pauvre
  7. Minable
Qu'on ne s'attende pas à beaucoup de 1, 2, ni même de 3. Pour les 7, je vais me retenir.

Si j'ai pas trop la flemme, je vais rétrofitter tout le blogue.

Cinq minutes plus tard : Je viens de refaire la notation d'Alibis n° 39 et je ne suis pas satisfait. Ça ne va pas du tout. On oublie cette idée.

vendredi 22 juillet 2011

179. Alibis n° 39

C'est sous une couverture très évocatrice de Laurine Spehner que s'ouvre le nouveau numéro d'Alibis. Il y a seulement quatre nouvelles, trois québécoises, dont une longue de Pierre-Luc-Lafrance.

Trois coups l'annoncent de Geneviève Blouin. Marie espionne un tortionnaire travaillant pour un pays ami. Mais la mission ne se déroule pas comme prévu et Marie se retrouve dans le pétrin... Quelle super chouette nouvelle. Violente, haletante, avec des personnages bien campés et une finale qui donne un petit frisson. Maîtrisée. Irréprochable. 7,5 / 10 (4)

L'otage de Geneviève Parent. Une femme dont l'identité ne nous est pas dévoilée est  retenue prisonnière par on ne sait quel groupe. Nous sommes peut-être en Amérique du Sud, mais rien n'est sûr. Le jour, elle travaille en compagnie d'autres otages, le soir, elle est souvent prise à partie pour des viols. Un jour les otages sont libérés. La femme retrouvera-t-elle vraiment la paix ?... Un texte à l'écriture soutenue, tournoyante, poétique, qui exige un effort certain du lecteur. L’atmosphère est privilégiée par rapport aux détails : on ne sait rien de ces gens, de ce pays, de ces terroristes. Ça crée un effet d'hallucination réussi, mais le texte est quand même longuet. 6,5 / 10 (4)

Tatouage de Peter Sellers. Un tatoueur tombe amoureux d'une jolie fille qu'il soupçonne de se faire battre par son chum. Une idée de vengeance fait son chemin dans la tête du tatoueur quand le chum vient dans sa boutique... Bonne idée et belle narration, Sellers est un pro. Malheureusement un détail cloche sérieusement (je vous laisse deviner lequel) et vient ruiner (pour moi en tous cas) cette histoire à la toute fin. Habile, mais y a de la triche. 5,5 / 10 (5)

Du viol comme d'une solution au mal de vivre de Pierre-Luc Lafrance. Ex-policier, maintenant détective privé, Tom Brousseau croise à nouveau le chemin de Jessy Lessard, un prédateur sexuel notoire, dans une sombre histoire de trip sexuel bizarre et banlieusard... Avec Tom Brousseau, Lafrance rend hommage aux hard-boilers américains, Mickey Spillane n'est pas loin, et il le fait avec son aisance habituelle. Car il faut bien avouer que Lafrance a une des plumes les plus agréables au pays, un style qui rappelle Champetier par sa précision, son efficacité et le naturel des dialogues. Cette novella est belle réussite, en dépit de quelques élisions pas nécessairement justifiées et de quelques répétitions scéniques, genre cette propension de Brousseau à vouloir étouffer les rires de ses interlocuteurs à coups de poing dans la gueule. Ce lecteur-ci en redemande (pas des coups de poings dans la gueule, on s'entend). 7 / 10 (4)

Le numéro se termine par un article sur les détectives des pays étrangers par le très érudit Norbert Spehner, l'homme qui a tout lu, qui signe aussi l'imperturbable Crime en vitrine, qu'il faut lire attentivement pour une bonne pinte de rigolade.

Un très bon  numéro. 7 / 10 (4)

mercredi 20 juillet 2011

Au bain avec une diva

Hier soir, question de se rafraîchir, moi et Benjamin sommes allés au bain libre familial à la piscine communautaire de Hudson, la banlieue anglophone de Rigaud !

C'était super agréable, il y avait si peu de monde qu'à un moment donné, vers la fin, nous étions à peine six dans cette piscine semi-olympique. Le dernier de Lady Gaga jouait en sourdine. Puis est arrivé une femme âgé que j'ai reconnu presque immédiatement : Diane Dufresne ! Ben quin toé ! Une diva ! J'ignorais qu'elle habitait ou fréquentait Hudson. Elle a fait quelques longueurs en discutant à voix basse de Lady Gaga avec son compagnon, puis elle est sortie comme nous à 18h30 quand l'heure du bain libre s'est terminée.

Wow ! Diane Dufresne ! De proche comme ça, sans maquillage, les cheveux tirés en chignon, elle a un peu l'air d'une paysanne russe, une babouchka aux mollets fermiers si j'ose dire.

Tout au long de notre baignade commune, des bribes de ses chansons me revenaient en tête et je devais me retenir de pousser le refrain. Genre, si je disais à Benjamin de se tenir après moi, je pensais à « Tiens-toé bien, tiens-toé bien, tiens-toé bien hin hin, j’arrive... » ou encore si Benjamin plongeait, je pensais juste à chanter « Donnez-moi de l’oxygène...»  Espèce de gros insignifiant !

C'était ma chronique mondaine.

dimanche 17 juillet 2011

La critique de la critique

Voilà, je vous mets deux liens ; allez y voir, c'est intéressant. D'abord le commentaire que j'ai fait du roman Impasse, publié dans le volet internet de Solaris, puis la réaction de l'auteure. On en apprend des belles sur moi, toutes choses étant probablement véridiques, qui suis-je pour prétendre le contraire.

Ce que j'aime moins, ce sont les procès d'intentions, genre il se force à lire juste pour cracher son venin et se rentre le doigt dans la gorge pour se faire vomir. Ah la la... C'est faux parce que le venin, chez moi, il sort tout naturellement ; je pourrais signer la Vipère de Rigaud que ce serait tout aussi exact que l’ermite, je vous assure.



Je ne cherche le soutien ni la sympathie de quiconque. J'assume complètement mes propos sur le roman, y compris la manière dont je l'ai fait. Là où d'autres voient si unanimement de la condescendance, moi je vois de l'ironie, mais, bon, la frontière entre les deux est fine et facilement outrepassée. Pourtant c'est ma manière à moi, je ne vais pas changer à mon âge. Le vieux singe n'apprendra plus à faire de grimaces.

lundi 11 juillet 2011

Solaris n° 179

J'ai un exemplaire tout neuf à donner du numéro 179 de Solaris. Vous avez juste les frais de poste à payer, environ 2 $. Le premier qui le réclame le reçoit.