Lors de sa soutenance de thèse, alors que Francoeur a fait apparaître avec sa Machine temporelle cinq mille Napoléon (l’Empereur, pas la pâtisserie) pour prouver qu’on peut voyager dans le temps, un mandat d’arrestation pour malversations démographiques est lancé contre lui par l’Office de poprégulation : « Cinq mille nouveaux Terriens d’un coup (…), c’était à n’en pas douter une grave infraction au code. » La Terre est déjà surpeuplée, les mitoyens n’ont plus que quelques mètres carrés chacun à leur disposition.
Pourtant les mérites de l’invention de Francoeur se révèlent plus grands que les problèmes qu’elle peut générer ; en effet, avec une machine temporelle, on peut aller coloniser le passé, et l’envahir sans dommage pour le présent, car le temps selon Francoeur ne permet pas les paradoxes. En effet, si on peut modifier le passé à sa guise, le présent reste le présent, inaltérable comme un monolithe. La machine temporelle devient un succès commercial considérable, les citoyens de la Terre l’adoptent avec enthousiasme et se ruent dans le passé, se créent des doubles, des armées, dérobent les artefacts, et envahissent sans vergogne le passé à un point tel que bientôt toutes les époques de l’humanité et de l’Histoire se retrouvent peuplées à ras bord d’une humanité fourmillante. Le roman se termine avec la révélation, pour Francoeur et le lecteur, que le futur est dorénavant comme le présent : saturé.
Il est de bon ton de dire d’une farce qu’elle est rabelaisienne et, correctement, il y a de cela ici. Mais je dirais surtout que ce roman m’a beaucoup rappelé, par son ironie et sa démesure jubilatoire, la manière de R.A. Lafferty, un auteur américain tombé dans l’oubli depuis sa mort au début des années 2000 et qui illumina, avec James Tiptree, la décennie 75-85 tout spécialement.
La farce est d’autant plus grosse qu’elle est jouée avec toute la délicatesse d’un éléphant dans une boutique de porcelaine. Pas de quartiers. La verve et l’invention de l’auteur sont si grandes que le lecteur est emporté par le flot. J’ai lu cette novella dans un état de jubilation constante et j’ai même ri à quelques reprises (ce qui est une réaction de lecture assez inhabituelle pour moi). Provencher a de l’imagination à revendre, et j’ai été étonné par l’habileté de l’auteur à maintenir le ton sans faiblir jusqu’à la limite. Bon, on va dire que 90 pages, ce n’est pas comme 300, la mission est plus facile à remplir... Moi, je dis, en toute honnêteté, qu’il faut quand même les faire, ces 90 pages.
L’auteur frappe sur quelques clous bien identifiés : la surpopulation, le consumérisme, la démocratie et le financement des universités (à peu près dans cet ordre). Il a d’ailleurs pour le problème de la surpopulation quelques belles trouvailles de langage : Office de poprégulation, populice, mitoyen, etc.
Reste qu’il s’agit d’une farce, avec ce que cela suppose d’effets grotesques et démesurés. Mais même là, l’ouvrage reste cohérent de bout en bout. Ce n’est pas véritablement un ouvrage d’anticipation, de sociologie ou de psychologie. Francoeur – seul personnage nommé – est un pôle par lequel les choses arrivent, c’est le catalyseur des malaises de la société dans lequel il vit. Dans un texte de science-fiction (même mauvais), on en apprendrait au moins un peu sur lui, sur sa machine temporelle, ainsi que sur les mécanismes du temps ; ici, en matière d’explications, c’est peu ou prou. De Francoeur, on ne saura presque rien, de son invention ne sera révélé que son aspect extérieur, des mécanismes du temps nous n’aurons qu’une métaphore livresque (quoiqu'intéressante et divertissante); de cette Terre surpeuplée, le lecteur n’aura que des aperçus où les aspects saugrenus tiennent le haut du pavé.
Parce qu’une farce ne saurait être aussi profonde qu’un roman terre-à-terre, son but est autre : dénoncer par le grossissement, provoquer le rire réflexif par l’ironie ou l’incongru. Au premier degré, une farce, c’est de l’esbroufe. Pourtant, comme je l’ai dit, Aplatir le temps, c’est bon. Provencher est un sacré conteur, et un prosateur hors pair.
Aplatir le temps
Il est de bon ton de dire d’une farce qu’elle est rabelaisienne et, correctement, il y a de cela ici. Mais je dirais surtout que ce roman m’a beaucoup rappelé, par son ironie et sa démesure jubilatoire, la manière de R.A. Lafferty, un auteur américain tombé dans l’oubli depuis sa mort au début des années 2000 et qui illumina, avec James Tiptree, la décennie 75-85 tout spécialement.
La farce est d’autant plus grosse qu’elle est jouée avec toute la délicatesse d’un éléphant dans une boutique de porcelaine. Pas de quartiers. La verve et l’invention de l’auteur sont si grandes que le lecteur est emporté par le flot. J’ai lu cette novella dans un état de jubilation constante et j’ai même ri à quelques reprises (ce qui est une réaction de lecture assez inhabituelle pour moi). Provencher a de l’imagination à revendre, et j’ai été étonné par l’habileté de l’auteur à maintenir le ton sans faiblir jusqu’à la limite. Bon, on va dire que 90 pages, ce n’est pas comme 300, la mission est plus facile à remplir... Moi, je dis, en toute honnêteté, qu’il faut quand même les faire, ces 90 pages.
L’auteur frappe sur quelques clous bien identifiés : la surpopulation, le consumérisme, la démocratie et le financement des universités (à peu près dans cet ordre). Il a d’ailleurs pour le problème de la surpopulation quelques belles trouvailles de langage : Office de poprégulation, populice, mitoyen, etc.
Reste qu’il s’agit d’une farce, avec ce que cela suppose d’effets grotesques et démesurés. Mais même là, l’ouvrage reste cohérent de bout en bout. Ce n’est pas véritablement un ouvrage d’anticipation, de sociologie ou de psychologie. Francoeur – seul personnage nommé – est un pôle par lequel les choses arrivent, c’est le catalyseur des malaises de la société dans lequel il vit. Dans un texte de science-fiction (même mauvais), on en apprendrait au moins un peu sur lui, sur sa machine temporelle, ainsi que sur les mécanismes du temps ; ici, en matière d’explications, c’est peu ou prou. De Francoeur, on ne saura presque rien, de son invention ne sera révélé que son aspect extérieur, des mécanismes du temps nous n’aurons qu’une métaphore livresque (quoiqu'intéressante et divertissante); de cette Terre surpeuplée, le lecteur n’aura que des aperçus où les aspects saugrenus tiennent le haut du pavé.
Parce qu’une farce ne saurait être aussi profonde qu’un roman terre-à-terre, son but est autre : dénoncer par le grossissement, provoquer le rire réflexif par l’ironie ou l’incongru. Au premier degré, une farce, c’est de l’esbroufe. Pourtant, comme je l’ai dit, Aplatir le temps, c’est bon. Provencher est un sacré conteur, et un prosateur hors pair.
Aplatir le temps
Marc Provencher
Leméac, 2010
86 p.
11,95 $
Ce commentaire est parue originalement dans le numéro 28 de la revue Brins d'éternité.


