Le début de ce feuilleton est
ici.
Cet épisode est modestement dédié à F. – exit 2010, amigo.
.2.
Roxana, de son vrai nom Mégane Robitaille, roule exagérément des yeux l’air de dire au grand maigre imberbe à lunettes qui a essayé de lui passer le bout des doigts sur la noune – Hey, Chose, tu m’ergarde, mais tu me touches pas, capitch ?– avec un juste un ti sourire pas vraiment souriant, si on voit ce que je veux dire. Elle se fait aller sur le tapis au son de Barry White. Une maudite chanson poche qui n’excite plus personne depuis vingt ans, mais qui tourne encore sur la playlist du gros Jérôme, propriétaire sexagénaire de La Chatte rouge. La journée vient à peine de commencer que déjà elle en a assez.
Roxana – Mégane– fait le shift de jour. De midi à huit heures. Les truckers à midi, les boutonneux du secondaire à la sortie des classes, avec quelques égarés sans moyen sur l’heure du souper. Bref, la clientèle pas payante, le scum, la marde. Si elle fait cinquante piasses de tip dans sa journée, c’est gros. Même que de cinq à sept heures et demie, elle pourrait aller en arrière, dans les confessionaux, jouer aux poches (les vrais) avec Annick (Natasha) et Carole (Tatiana) que ça passerait complètement inaperçu. Dans ces heures-là, il y a trois chattes, mais pas un chat dans le club.
C’est pourquoi l’irruption de Chainsaw Ladouceur, le visage ensanglanté, alors que le shift de Roxana vient juste de commencer, jette une douche froide dans la boutique. Les rares péquenots débarrassent les places près du stage pour se réfugier dans le fond du club, à distance – sinon à l’abri –de cet homme à la réputation pas surfaite, admettons.
Même vu à l’envers, c’est un spectacle pour le moins étonnant. D’habitude, le sang, c’est pas dans sa face qu’il y en a, mais plutôt sur les jointures de Chainsaw – après avoir bien malaxer ses clients. Mégane pousse un « Oh ! » de stupéfaction qui lui fait oublier la position précaire où elle se trouve. Lâchant inopinément la pôle, elle s’écrase tête première sur le stage. Le chapelet de sacres qu’elle délivre est tellement long et étoffé que même Chainsaw en est mal à l’aise. La fille est une universitaire qui paie ses études en dansant; elle a du vocabulaire.
– Qu’est-ce qui t’es arrivé, Pierre-Noël, mon pauv' minou ? (Signe de leur intimité totale, Mégane appelle Chainsaw par son vrai prénom, privilège qu’elle partage seule avec la mère de Chainsaw, qu’il a expédié depuis longtemps dans un CSHLD en représailles).
– Y a un osti de fou qui m’a attaqué avec une poêlonne en fonte. La voix de Chainsaw siffle un peu, à cause d’une palette (nouvellement) manquante sur le devant, la seconde tient encore par miracle.
– Y t’as-tu griffé aussi ? On dirait des graffignures sur ton jean. Ayoye, ça saigne en osti…
– Y avait aussi un raton-laveur. Calvaire que c’est mauvais, un raton-laveur. On peut pas imaginer…
Roxana prend la tête de Chainsaw entre ses mains et la fait glisser vers sa poitrine. Ça va le calmer, pense-t-elle. Malheureusement pour lui, ce jour-là elle porte le collier en plaqué qu’il lui a donné lors son intronisation chez les Lucifer il y a deux ans. Une jolie chaînette avec une broche en forme de tête de Satan traversée par une petite fourche à trois dents. C’est justement sur cette fourche que s’accroche l'ultime palette branlante qui reste dans la bouche de Chainsaw. La dent est arrachée avec un maximum de douleur : la fourche s’enfonce dans le nerf à vif.
C’est la goutte qui fait déborder le vase, sans compter l’épanchement de sang, et Chainsaw perd connaissance avec un petit couinement rigolo – qui ne fait rire personne dans le club.
(à suivre...)