Difficile de parler de ce roman qui n’en est pas un. La structure en est simple et pourtant elle se dérobe à l’explication. Pensez à une douzaine de nouvelles ou de tableaux connectés par le temps et le lieu, avec autant de personnages presque sans liens entre eux, sinon celui de vivre dans ce même lieu au même moment. Immanquablement, on pense un peu aux Monades urbaines de Robert Silverberg (lisez ce livre, si ce n’est déjà fait, vous m’en remercierez).
Les nouvelles sont tissées de façon très lâches les unes par rapport aux autres et pourtant leur appartenance à l’ensemble ne fait aucun doute. On a affaire ici à un roman sous forme de nouvelles un peu disparates, certes, mais l’ensemble est subtil d’intelligence et parfaitement réussi.
Aquilon traite de l’adaptation des humains à des conditions nouvelles et difficiles, de la résilience que chacun porte en soi, mais aussi de son envers, de l’abandon parfois inévitable de tout espoir face à l’adversité d’une nature sans pardon.
On pourrait aussi établir un parallèle avec un des gros succès de la dernière saison littéraire québécoise : La Canicule des pauvres. D’une certaine manière, l’Aquilon est un peu le pendant hivernal de ce roman, un peu la Froidure des pauvres. Une série de personnages dissemblables, des histoires qui se mêlent peu ou pas, l’omniprésence du climat sur les comportements (plus réussi ici que dans la Canicule où DesRochers oubliait parfois son personnage climatique), la volonté de s’en sortir et la difficulté ou l’impossibilité de le faire. Tout comme pour la Canicule, on a affaire ici à une véritable réussite littéraire.
Avec une économie de moyens exemplaire, et une ironie certaine dans quelques nouvelles, dont La Journaliste et surtout Retour à la réalité, Carl Rocheleau met en scène des personnages crédibles qui vivent le drame de la solitude, de l’isolement et de la mésadaptation; l’auteur disperse habilement les informations techniques essentielles (on est dans la sf après tout) pour la bonne compréhension du comment et du pourquoi on en est arrivé là et arrive à créer un monde authentique dont on espère qu’il n’a pas épuisé la veine. L’Aquilon, une fraîcheur et une profondeur nouvelles dans le paysage de la sffq. Vivement recommandé.
Cote 9,5 / 10
L'Aquilon
Carl Rocheleau
Six Brumes, 2010
96 pages
5 $




