vendredi 10 décembre 2010

Un conte de Noël


Un 24 décembre comme les autres

Le convoi de traîneaux, dirigé par Rudolph, suivi par Danseur, Éclaireur et tous les autres, s’est arrêté un peu brutalement et les passagers se sont cognés les uns aux autres maladroitement. Jules dit à maman : Nous y sommes, c’est le Pôle Nord, hein, maman ? Ensuite, les portes des traîneaux s’ouvrent dans un grand fracas, et les gens partout poussent des soupirs de soulagement. Jules bat des mains de bonheur. L’enfant dit : Maman, là, regarde les arbres de Noël ! Comme ils sont beaux. Maman a des larmes aux yeux.

Il y a beaucoup de monde sur la plateforme et les hommes du service de sécurité n’y vont pas de main morte pour aider les gens à descendre des traîneaux et former une longue colonne vers le trône du Père Noël. Les gens rechignent. Tout le monde est fatigué et les nerfs sont à vif. Ça se comprend, nous sommes le 24 décembre. Dans quelques heures, Noël.

Jules trépigne d’une joie incontrôlable. Lui et sa mère sont montés dans le traîneau en direction du Pôle Nord quatre jours auparavant. Son père a pris un autre traîneau, non sans lui dire qu’au prochain arrêt ils se retrouveraient tous ensemble chez le Père Noël. Qu’il fallait que Jules se comporte bien en attendant. Papa ne s’était pas trompé.

Le pôle est recouvert d’une neige molle et grisâtre. Les sapins sont lourds de giboulées. Une très douce chaleur règne sur l’emplacement, et Jules enlève son manteau de tissu. Cette chaleur est bonne pour les os. Dans les traîneaux, le vent était froid; nul ne pouvait y échapper. Jules boit un peu de neige que maman a fait fondre au creux de ses mains. C’est délicieux.

Pendant quelques minutes ils se taisent alors que des chants merveilleux, qu’on dirait sortir de la poitrine des anges, égaient la nuit grise.

À l’est, les étoiles brillent, morceaux de givre intense accrochés dans le ciel fauve; à l’ouest la lumière rougeâtre des arbres de Noël hauts comme de grandes cheminées empêche de les distinguer.

Jules demande à sa mère : Où est papa ? Il va arriver plus tard, dit-elle. Jules dit : Papa, c’est lui le Père Noël ? Non, dit sa mère.

La colonne se met en marche. Jules ne se possède plus. Bientôt, bientôt, le gros bonhomme avec ses cadeaux ! Bientôt.

Dans une grande salle, ils se déshabillent. Maman dit qu’il faut être propre si on veut voir le Père Noël. On va se laver bien comme il faut, aller serre-toi contre moi et regarde bien si tu vois papa ou le Père Noël. Regarde bien. Cherche dans la foule.

Jules est aux aguets. Il cherche, mais il ne voit rien que des hommes et des femmes nus. La musique s'est tu. Il y a des plaintes. Puis la lumière s’éteint. Les cris commencent.

*

Né de parents juifs convertis au catholicisme, Jules meurt dans les bras de sa mère tout juste avant minuit, le 24 décembre 1943, dans la chambre à gaz n° 4 du camp d’Auschwitz-Birkenau.

23 commentaires:

Isabelle Simard a dit…

Euhhh! =( J'aime pas les contes de Noël qui finissent mal. Comme la Petite fille aux allumettes.

C'est très bien écrit.

Less a dit…

Ce que Benigni n'a pas osé nommer. Bravo, Richard, j'ai aimé.

Lucille a dit…

Je la voyais venir cette fin, en me disant que c'était impossible qu'il en soit ainsi ! Je ne voulais pas qu'elle soit ainsi, cette fin.

Touchant cette histoire, juste à penser qu'elle pourrait avoir été un fait vécu.

Bravo Richard pour l'émotion.

richard tremblay a dit…

Oui, Benigni, l'influence est indéniable.

C'est un exercice d'écriture : un conte de Noël en 500 mots. Et si chacun d'entre nous essayait ça et en publiait le résultat sur son blogue, ce serait amusant.

Pat a dit…

Ouch...

Quand on prend le temps d'y réfléchir comme il faut. Vraiment y penser.

Ouch...

Très habilement mené, M.Ermite.

Pierre H.Charron a dit…

Une conclusion qui frappe. Me laisse un sentiment d'impuisssance. Un conte à réfléchir.

Et oui, une histoire de Noël, ca me le dit..je mijote ...

Lucille a dit…

Très intéressant comme idée : un conte de Noël de 500 mots ! En fin de semaine, alors que j'aurais les mains dans la pâte à tarte et que je ferais cuire mes beignes, je vais réfléchir à la chose et revenir avec ça.

Intéressant, vraiment.

Lucille a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Lucille a dit…

Oups, désolé. Mon message s'est imprimé deux fois. J'ai dû en supprimer un.

richard tremblay a dit…

Pat, Pierre, tous les autres : Un conte de Noël en 500 mots sur votre blogue.

Ce serait du bonbon pour les Fêtes... Si nous sommes plusieurs à le faire, on va rigoler ou brailler en gang, non ?

Pat a dit…

J'y travaille drette là.

Karuna a dit…

L'ermite, ne le prend pas mal, je n'ai pas aimé. Voilà. Je l'ai dit. Mais ce n'est pas ta faute, car c'est bien écrit. J'ai juste un blocage ultra rigide sur tout ce qui touche cette partie de l'histoire. Je n'ai pas aimé La vita e bella pour la même raison. Je crois que je voudrais que ces horreurs n'aies jamais existées. Au cours de notre dernier voyage, nous avions l'opportunité d'aller visiter des camps. C'était hors de question pour moi. Pourquoi vouloir rencontrer le diable...

Isabelle Simard a dit…

@ Karuna : Moi aussi je n'aime pas cete partie de l'histoire. J'ai fait de la politique au cégep et notre professeur nous a fait visionné un film sur le camp de Auchwitz et juste y penser, j'ai la grosse chair de poule. Voir, les valises, les cheveux humains, les salles à gaz... *soupir de découragement*

@ l'Ermite : je crois que cela meublerai mon PM en faisant ça... un conte de Noël pour mes enfants...

Éditions Trampoline a dit…

Comme j'ai bien apprécié lire ton conte, j'en ai mis un sur mon blogue. J'ai été un peu paresseux. Il était déjà écrit.

http://edition101.blogspot.com/2010/12/un-petit-conte-de-noel.html

Annie Perreault a dit…

Je le sentais... En le lisant, le parallèle s'est fait naturellement dans ma tête. Une image s'est imposée. Le père, séparé de la mère et de l'enfant, un autre traîneau, un autre train... Wow ! Très bien écrit. Merci de nous partager ce conte.

Pat a dit…

Comme je te disais, je croyais à une partouze :P

Et ce texte est une vision de l'avant 2012. Des suicides collectifs.

La tête dans les étoiles... a dit…

Dur, dur. Mais si bien raconté. Félicitations, j'ai beaucoup aimé.

Isabelle Lauzon a dit…

J'ai eu le frisson en lisant la dernière partie... Un conte très fort, que j'ai beaucoup aimé. Pas aimé parce que ça finit mal, mais parce qu'il fait réfléchir, parce qu'il crée une émotion forte à l'intérieur...

On ne peut pas nier ni oublier cette page de notre passé collectif. C'est épouvantable, inexcusable, incompréhensible. Mais de voir ces parents qui font tout pour garder l'innocence de leur enfant, pour lui faire voir du beau jusqu'à la toute fin... C'est horrible, mais c'est magnifique en même temps...

Un très bon texte Richard!

Gen a dit…

Une claque en pleine face ce texte! Excellent.

Moi qui n'aime pas les histoires de "miracle de Noël", ça fait mon bonheur.

Ah ouais, 500 mots pour une histoire de Noël, hein? Hum... vous l'aurez voulu...

richard tremblay a dit…

Karuna : J'aime beaucoup ton commentaire. C'est une période horrible pour laquelle j'ai une fascination que je ne m'explique pas.

Il y a d3es trucs que j'ai lu qui m'ont fait brailler sans bon sens et qui m'ont bouleversé en profondeur. Spécialement depuis l'arrivée de Benjamin dans ma vie... On dirait que je cherche à comprendre, mais je n'y arrive pas.

Une femme libre a dit…

Oupelaye! Pas joyeux, joyeux votre conte de Noël. Mais fort bien écrit!

richard tremblay a dit…

Merci, Mme Libre, et bienvenue dans ma tanière :-)

Alexandre Babeanu a dit…

Ouch! Dire qu'au début, j'avais des images de "Polar Express" dans la tête; passer à "Nuit et brouillard", ouch. Le passage est progressif cela dit, et c'est bien mené, on se doute bien qu'un truc cloche...

Toujours un sujet fort, il ne faut pas oublier!