mercredi 4 novembre 2009

C'était tellement triste

Benjamin ne parle pratiquement jamais de son expérience à la Boîte à surprises. Il s'agit d'un atelier, genre garderie, qui est une initiation à la maternelle et à la socialisation, avec des activités, des jeux, des bricolages, des acquisitions d'habiletés diverses, etc.

Il y va deux avant-midis par semaine, mardi et jeudi, de 9 heures à 13 heures, et il dine là avec ses camarades. Sa classe regroupe une douzaine d'enfants de son âge (4 ans) et elle est animée par deux jeunes femmes admirables, Nathalie et Ann, que Benjamin aime beaucoup, ça, je le sais.

Quand je tente de lui tirer délicatement les vers du nez, comment ça a été, ce qu'il a fait, à quoi il a joué, il m'oppose constamment une forme d'omerta en se mettant à parler d'autre chose... Je ne force jamais ses confidences. Lorsqu'il voudra parler de ces choses-là, il trouvera le moyen de le faire. Il n'a que quatre ans, faut laisser aller un peu et ne rien brusquer.

Mercredi soir dernier (il y a une semaine), j'ai mis Benjamin au lit, je me suis couché contre lui et je lui ai lu une histoire. Normalement, c'est Suzanne qui s'occupe de cette partie des activités, étant donné qu'elle travaille toute la journée loin de la maison et qu'elle est une formidable tragédienne du livre de contes. Faut l'entendre conter des histoires ! C'est son temps à elle, seule avec fiston. Mais mercredi, elle avait un souper d'affaires et n'était pas de retour à 21 heures.

Donc, je lis l'histoire à Benjamin... C'est une très bonne histoire dont le titre est Destructotor et ça raconte les péripéties d'un petit bébé qui casse tout sur son passage, s'il faut en croire sa sœur aînée. Il la redemande. Je la lis une autre fois, j'y mets tout ce que je peux, mimant Destructotor, sa soeur, son papa inventeur; je fais les sons, les bidibang bidiboung quand tout tombe par terre, on rigole, on regarde les illustrations, la chambre est toute chaude, à peine éclairée par la lampe de chevet.

Fin de l'histoire, je ferme la lumière. Je lui dis : Bonne nuit, mon beau Benjamin, à demain.
- Papa, qu'est-ce qu'on fait demain ? demande-t-il doucement.
- Demain c'est jeudi, c'est la Boîte à surprises, puis après dîner je vais aller te chercher. On va construire la petite la remise de jardin puis on va aller chercher maman au travail, comme d'habitude.
- Ça finit quand la Boîte à surprises ?
(Oh.)
- À Noël. Quand il va y avoir de la neige partout. On va avoir des vacances ensemble, toi, moi et maman. Pourquoi tu demandes ça ?
- J'aime pas beaucoup beaucoup ça la Boîte à surprises, dit-il vraiment très doucement.
(Oh oh.)
- Pourquoi, mon ti-tchou ? Il y a beaucoup d'amis à la Boîte à surprises, ça doit être le fun.
- J'ai pas d'amis.
- Ben voyons, Keira est ton amie. Marc-Antoine est ton ami.
- Keira est pas mon amie. Marc-Antoine est pas mon ami. Tous les autres y jouent, y mangent ensemble. Ils font des plaisanteries...

Il exagérait, bien sûr. Tout le monde participe aux jeux, lui aussi, mais il le fait toujours un peu à contrecoeur. Et tout le monde mange ensemble pour dîner... Pour ce qui est des plaisanteries et d'avoir du plaisir ensemble, c'est une autre paire de manches, puisque là il faut participer activement, et Benjamin est généralement en retrait (bien qu'il y ait eu de l'amélioration cette année...)...

Et, soudain, les images de ma propre enfance, de mes jours d'école me sont déboulé dans la face avec la force d'une avalanche; ces longues journées d'ennui, d'exclusion, coincé entre le désir d'être avec les autres et mon inhabileté à entrer en contact avec eux...

Étendu contre mon fils, lui aussi condamné (je ne l'espère pas, mais j'en ai peur) à vivre la même expérience que son père, les larmes me sont montés aux yeux. C'était juste d'une tristesse infinie.

7 commentaires:

Isa Lauzon a dit…

C'est effectivement très triste. Si ça peut te consoler, je peux te dire, et là je parle d'expérience, que ces petites épreuves rendront ton petit Benjamin plus fort... Peu à peu, j'en suis certaine, il découvrira des moyens de s'intégrer mieux, d'échanger davantage avec les autres. Qu'il t'en ait parlé est déjà un énorme pas.

Les enfants de cet âge ne parlent pas beaucoup de leur journée et de leurs émotions en général. Mais, si je me fie aux miens... tu vas regretter cette époque dans quelques années! Aujourd'hui, mes enfants rivalisent pour me raconter les moments les plus moches et les plus injustes de leur journée, et en détail SVP! ;-)

Pauvre petit bout, la vie n'est pas toujours facile...

Gen a dit…

Mon chum était comme ton Benjamin. Ce qui l'a sauvé, c'est vraiment les arts martiaux. Il y est allé à ses cours plutôt à contre-coeur pendant tout son primaire, mais rendu au secondaire, c'est la confiance en lui acquise au dojo qui l'a aidé à passer à travers l'épreuve et à commencer à nouer des liens.

Un jour, il trouvera quelqu'un qui l'aidera à briser un peu sa coquille... comme tu as trouvé ta Suzanne et que Vince m'a trouvée.

Et j'abonde dans le même sens qu'Isa : c'est déjà quelque chose s'il t'en parle. Mine de rien, il brise son isolement. Aurais-tu parlé comme ça à ton propre papa?

Pat a dit…

Tu sais, ma fille se cherche un partenaire pour jouer du tambour, de la flute, de l'harmonica.
Et quelqu'un de patient(pas papa) pour manoeuvrer Indiana jones lego sur PS3.
He! he!

Si jamais ça y tente d'avoir du fun ailleurs qu'a la boîte a surprise.

(Je suis pas très subtile, n'est-ce pas?)

Pierre-Luc Lafrance a dit…

Très triste, en effet. J'ai lu ce billet ce matin et ça m'est resté en tête toute la journée. Tellement que, lorsque je suis allé dîné à la maison, j'ai pris mon fils de 10 mois dans mes bras et je l'ai bercé avant de parler à ma femme...

J'ai pas l'habitude de participer aux blogues que je lis. Mais je voulais dire... je ne sais pas vraiment ce que je voulais dire sinon que je comprends... et que c'est vraiment triste.

richard tremblay a dit…

Ça m'a pris une semaine pour me décider d'en parler moi aussi. Et ça me met encore des mottons dans la gorge d'y pense.

Je pense qu'il y a rien de pire pour un parent que d'imaginer son enfant malheureux le reste de ses jours. De voir sa vie comme un long calvaire. Je sais à quel point ma timidité et mon manque d'habiletés sociales a rendu ma vie (et continue de la rendre, parce si la timidité n'est pas une maladie mortelle, elle est incurable) difficile.

Mais Benjamin m'a aussi fait le plus beau cadeau, celui de me confier une pensée extrêmement intime, profonde et dure à articuler.

Je l'aime tellement mon garçon. Je voudrais juste qu'il puisse aspirer au bonheur tout le temps de sa vie.

Merci à tous les quatre. Ça aide d'en parler...

richard tremblay a dit…

@Pat : Elle ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd, cette invitation.

C'est une des directions qu'on a choisi de prendre avec Benjamin, Suzanne et moi. De faire des « playdates » avec des amis, un à la fois; ça va être plus facile pour mon gars.

Alors j'ajoute Kathleen dans sa liste.

Pat a dit…

Super! Ça va être le fun.