C'est le début de la nouvelle, premier jet retouché.
L'après-midi du 14 mai 1948, le Graf Diogen amorça son approche vers les buses d'amarrage spécialement aménagées pour lui. Sa longue masse d'argent obstruait tout le ciel montréalais. C'était un monstre, un véritable cachalot du ciel, le plus gros aéronef jamais créé par les hommes; l'orgueil de la Deutsche NordAtlantik. Au sol, une centaine d'hommes aidait à diriger le zeppelin vers ses amarres. Le bruit des trente-six moteurs du Graf Diogen était assourdissant même si leur régime était au minimum.
J'étais légèrement en retard et dus me frayer un chemin dans la foule pour arriver à ma place réservée : debout, un peu en retrait des dignitaires. Ils étaient tous là, les ambassadeurs et les représentants officiels, les consuls et leurs assistants, dignitaires de tous niveaux. Un joli parterre de quelques centaines de personnes, debout elles aussi; ce qui n'était pas sans me faire plaisir.
J'avisai un petit homme très chauve, rondelet, revêtu d'une gabardine anthracite. Le touchant à l'épaule, je lui dis :
— Guten tag, Herr Benvenuto.
L'homme se retourna et me fit un signe de la tête en me reconnaissant immédiatement. Après un mot d'excuses à la jeune femme rousse qui l'accompagnait et que je savais être sa maîtresse, Antonio Benvenuto me prit par le coude et fit deux pas avec moi. Il désigna la formidable masse suspendue dans les airs, presque immobile.
— C'est magnifique, n'est-ce pas, Herr Trépanier ?
— Absolument. Je n'ai jamais vu rien de tel. C'est immense.
Herr Benvenuto souriait de contentement. Il me fit un clin d’œil amusé :
— Un pur produit du génie allemand !
Je claquai les talons l'un contre l'autre, en saluant brièvement de la tête. Le second secrétaire du consulat allemand à Montréal parut euphorique.
— C'est un grand jour pour l'Amérique.
— Ja, mein Herr. C'est aussi un grand jour pour l'Allemagne.
L'expression de Herr Benvenuto devint subitement sérieuse. Il scruta mon visage d'un regard intense.
— Voulez-vous dire, Herr Trépanier, qu'il y a des jours moins fastes pour l'Allemagne ?
— Je veux dire que tous les gens ici sont venus applaudir le grand génie de votre peuple et de ses dirigeants, Herr Benvenuto. Un pareil hommage est forcément un grand jour pour une nation.
Comme répondant à mon invitation, les vingt-cinq mille personnes amassées sur le terrain de la base de Longue-Pointe jetèrent des plaintes admiratives quand une brise souleva le zeppelin et l'éloigna des buses d'amarrage. Aussitôt, les moteurs se mirent à vrombir puissamment et l'appareil, après un mouvement de queue assez comique, recommença son approche.
Herr Benvenuto me dit à l'oreille.
—Speer est à bord. Le saviez-vous ?
Le dauphin du Führer arrivait à Montréal dans le plus grand secret, c'était une nouvelle incroyable. Je profitai du bruit des moteurs du Graf Diogen pour faire répéter Herr Benvenuto; la surprise était trop grande pour me donner le temps de me composer un air.
— Pourquoi le secret ?
— Il vient s’entretenir avec Taft.
— Une association entre le Reich et la Confédération américaine ?
Herr Benvenuto rayonnait, comme s'il eût été responsable de cette affaire bouleversante.
Pendant ce temps le Graf Diogen s'était accroché à ses buses antérieures. Au sol, des cris retentissaient en anglais, en français et en allemand et tous les hommes des équipes d'arrimage se mettaient à hâler d'un bord ou de l'autre sur les câbles, en alternance, de manière à amener à force de bras le zeppelin le plus doucement possible vers le grappin de la buse arrière. Lentement le zeppelin s'immobilisait. Les spectateurs au sol distinguaient à travers les vitres des nacelles les gestes de la main que leur envoyaient les passagers. Un peu stupidement, je cherchais des yeux Albert Speer; sans doute dans la nacelle la plus luxueuse à l'avant du vaisseau. Mais les occupants de cette nacelle manquaient singulièrement de liesse, on ne voyait que des taches grises ou noires qui ne s'agitaient pas. Le bruit des moteurs s’éteignit dans un long chuintement semblable à celui d'une locomotive.
Une salve d'applaudissements monta spontanément de la foule. Je battis des mains à tout rompre, l'instant était proprement historique : les liens rompus entre deux grands continents venaient d'être rétablis. Six ans après la fin des combats en Europe, la Grande Guerre prenait fin. Nous vivions des temps nouveaux.
2 commentaires:
Comme si nous y étions, ton écriture renvoie la scène jusqu'au moindre son. Je resens une passion chez toi pour cette époque. Le Zeppelin c'est vrai que c'est magistral!
Merci Pierre, c'est gentil.
De cette nouvelle, j'ai aussi écrit la scène du grand bal, l'assassinat de Camillien Houde, plus le départ de la délégation allemande qui marque la fin. Ça représente environ 30-40 % du texte final, je crois.
Mais là je bute sur des difficultés structurelles et je marque le pas...
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