Il m'est revenu hier le goût des chips au vinaigre que nous nous faisions dans la cuisine, tard le soir, à la maison. J'avais peut-être une dizaine d'années et nous habitions Anjou sur une rue un peu déserte et sombre. Les chips assaisonnées étaient quelque chose comme une nouveauté, et maman nous avait montré comment s'en faire nous-même. C'est une recette toute simple. Elle prenait un petit bol de Tupperware rose, y déposait une grosse poignée de chips ordinaires (comme on disait à l'époque), y déversait un peu de vinaigre et du sel. C'est tout. Après, on se régalait. On, c'était maman, moi, mon jeune frère et ma petite soeur.
Je me rappelle surtout le goût extraordinairement piquant des remugles de chips molles, imbibées de vinaigre, qui traînaient au fond du bol. Le bonheur, c'est des chips gorgées de vinaigre et de sel qu'on ramasse en traînant le bout de l'index dans le fond d'un Tupperware rose. C'est se sucer le bout du doigt qui goûte longtemps l'âcre et le sel. Encore aujourd'hui, cette odeur et ce goût sont toujours vifs.
Maman travaillait. Les repas qu'on prenait n'était pas toujours exemplaires, faute de temps pour les préparer et faute d'argent. On mangeait du baloney sur une base assez régulière; on aimait ça au moins... Pas sa mautadine de sauce blanche ! On mangeait mal, mais c'était l'époque. Nos parents fumaient, c'est épouvantable; on ne savait pas encore à quel point c'était dangereux.
On parle du milieu des années soixante. Nous n'étions pas bien riches parce que papa ne laissait que la moitié de sa paie régulière à maman pour payer le loyer, l'épicerie, le chauffage, l'électricité, les fournitures, tout, tout, tout... Sans vergogne, il en gardait l'autre moitié, plus son supplémentaire, pendant qu'il allait fourrer sa greluche toute la semaine et vivre une belle vie parallèle : parce que, outre le demi-salaire qu'il amenait, sa pétasse travaillait et ramenait un plein salaire d'infirmière. C'était la nouba pour eux deux, la galère pour maman qui travaillait à des petits boulots minables pour arriver...
C'était l'époque des hommes sans courage. C'était les années soixante. Belle époque, vous dîtes ? Non, pas tant que ça, surtout quand on la regarde par le petit bout de la lorgnette. 'Scusez le dérapage.
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